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Pourquoi j’imagine toujours le pire ? Comprendre l’anxiété anticipatoire

Guillaume Siegler
30 août
10 min de lecture

Dernière mise à jour : 28 sept.

Le téléphone est posé sur la table depuis un moment.

Le message est parti il y a une heure et, objectivement, rien d’inquiétant ne s’est encore produit. L’autre travaille peut-être, conduit, parle avec quelqu’un ou n’a simplement pas regardé son téléphone. Pourtant, à mesure que le silence se prolonge, quelque chose commence à bouger.

Vous repensez à votre dernier échange. Vous cherchez une phrase qui aurait pu être maladroite, un changement de ton que vous n’auriez pas remarqué, un détail qui expliquerait cette absence de réponse. Une première hypothèse apparaît, puis une deuxième. Peut-être que l’autre a mal pris ce que vous avez dit. Peut-être que quelque chose a changé. Peut-être qu’il y a un problème.

La réponse n’est toujours pas arrivée, mais intérieurement plusieurs histoires ont déjà commencé.

Il se passe parfois quelque chose de semblable avant un rendez-vous important, un voyage, une décision ou une conversation délicate. Nous sommes encore dans aujourd’hui et pourtant une partie de nous se trouve déjà quelques heures ou quelques jours plus loin, occupée à imaginer ce qui pourrait se produire et à préparer la manière dont nous y répondrons.

Cette capacité à anticiper n’a rien d’anormal. Elle nous permet de nous organiser, de prévoir un risque, de réfléchir avant d’agir et parfois d’éviter des difficultés bien réelles. Mais il arrive qu’un déplacement se produise presque sans que nous le remarquions. Nous ne préparons plus seulement ce qui peut l’être. Nous commençons à chercher dans le futur quelque chose qu’il ne peut pas encore nous donner.

Une certitude.

La certitude de ne pas être surpris, de savoir quoi faire, de ne pas nous tromper ou, plus simplement, que tout se passera suffisamment bien.

C’est dans cet espace que l’on parle parfois d’anxiété anticipatoire. L’expression désigne une anxiété principalement tournée vers ce qui pourrait arriver, sans constituer à elle seule un diagnostic. Les autres façons dont l’anxiété peut se manifester sont développées dans Comment se manifeste l’anxiété ?. Ici, il s’agit de regarder plus précisément cette étrange expérience dans laquelle le futur commence à prendre place dans notre vie avant même d’être arrivé.

Lorsque demain commence à entrer dans aujourd’hui

Nous savons naturellement que le futur n’existe pas encore. Cela ne nous empêche pas de pouvoir le ressentir avec une étonnante intensité.

Une conversation est prévue vendredi et, dès mercredi soir, nous imaginons déjà la réaction de l’autre. Nous cherchons les mots que nous utiliserons, puis les réponses possibles à ses réponses. Un départ approche et nous nous représentons le retard, la correspondance manquée, ce que nous ferions ensuite. Une décision doit être prise et nous pouvons déjà éprouver la déception d’avoir choisi la mauvaise option alors qu’aucun choix n’a encore été fait.

Peu à peu, nous ne faisons plus seulement l’inventaire de ce qui pourrait arriver. Nous commençons à en éprouver les conséquences.

La conversation n’a pas commencé, mais le corps peut déjà être tendu. Le résultat n’est pas connu, mais le sommeil devient plus léger. Le voyage est encore loin et pourtant quelque chose de notre attention s’est déjà déplacé vers ce moment à venir.

Pendant ce temps, le présent continue. Quelqu’un nous parle. Un repas est devant nous. Une soirée est en train de se dérouler. Nous y sommes, bien sûr, mais pas entièrement. Une autre partie de nous se trouve déjà ailleurs, dans une scène qui n’existe encore que sous forme d’hypothèse.

C’est probablement l’une des dimensions les plus épuisantes de l’anticipation anxieuse. Nous pouvons commencer à souffrir aujourd’hui de plusieurs lendemains différents, dont certains n’arriveront jamais.

Préparer l’avenir et chercher à le rendre certain ne sont pas tout à fait la même chose

Prévoir peut réellement apaiser.

Si le train est annulé, nous savons que nous pourrons prendre le suivant. Si nous perdons nos mots pendant une présentation, nos notes seront là. Si une conversation devient difficile, nous avons déjà réfléchi à ce que nous souhaitons dire.

Ce travail de préparation nous redonne une prise sur la situation. Ce qui était diffus devient plus concret et nous pouvons parfois retrouver du calme simplement parce que nous savons un peu mieux ce que nous ferons.

Puis, chez certaines personnes et dans certaines situations, ce calme ne dure pas.

Une nouvelle possibilité apparaît. Le train suivant existe, certes, mais s’il est complet ? Les notes sont prêtes, mais si nous n’arrivons plus à nous concentrer ? Nous savons ce que nous voulons dire, mais si l’autre réagit d’une manière que nous n’avions pas imaginée ?

L’esprit ne fait rien d’absurde. Il poursuit exactement le mouvement qu’il avait commencé : chercher ce qui pourrait poser problème et préparer une réponse. Seulement, le nombre de problèmes possibles n’a pas de véritable fin.

C’est là que la préparation peut glisser vers quelque chose d’autre. Nous continuons à réfléchir alors même que nous disposons déjà de suffisamment d’éléments pour agir, parce que ce que nous cherchons désormais n’est plus seulement une bonne préparation. Nous aimerions ne plus avoir à rencontrer l’imprévu.

Or aucune quantité de réflexion ne peut nous garantir cela.

Il restera toujours une réaction que nous n’avions pas imaginée, un contretemps, une information absente ou simplement une part de la situation que nous ne connaîtrons qu’en la vivant.

À force de chercher la bonne réponse, nous pouvons ne plus savoir ce que nous cherchons

Il y a une différence assez subtile entre chercher une information et chercher à être rassuré.

Lorsque nous ne connaissons pas l’heure du rendez-vous, la vérifier nous apporte quelque chose. Avant, nous ne savions pas. Maintenant, nous savons.

Mais il nous arrive aussi de vérifier quelque chose que nous connaissons déjà. Nous relisons l’horaire, puis une nouvelle fois quelques minutes plus tard. Nous relisons un message alors que nous savons exactement ce qui y est écrit. Nous demandons l’avis d’une personne puis d’une autre, sans que les réponses supplémentaires modifient réellement notre décision.

Ce qui est recherché n’est alors peut-être plus l’information elle-même.

Nous espérons que cette nouvelle vérification fera naître une sensation différente. Que quelque chose en nous pourra enfin se dire : maintenant, c’est bon, tu peux arrêter de t’inquiéter.

Parfois cela fonctionne, mais seulement quelques instants.

Puis le doute trouve un autre endroit où se déposer.

Il ne s’agit pas de surveiller chacun de nos gestes pour déterminer s’il est « anxieux » ou non. Vérifier, réfléchir ou demander conseil font naturellement partie de la vie. Mais nous pouvons remarquer ce qui se passe lorsque la réponse est déjà là et que nous continuons malgré tout à chercher.

Ce moment-là raconte parfois moins un manque d’informations qu’une difficulté à rester avec ce qui, malgré toutes les informations disponibles, demeure encore incertain.

Toutes les incertitudes ne nous atteignent pas au même endroit

Il serait tentant de résumer tout cela à un besoin de contrôle. Le mot est pratique, mais il dit finalement assez peu de ce qui se joue pour une personne.

Nous pouvons avoir besoin de prévoir des choses très différentes pour des raisons elles-mêmes très différentes.

Une personne partira seule dans un pays inconnu sans beaucoup d’inquiétude, mais pourra passer une soirée entière à réfléchir à la manière de formuler une phrase à son responsable. Une autre improvisera facilement devant cinquante personnes, mais vivra très difficilement quelques heures sans nouvelles de quelqu’un qu’elle aime.

Dans un cas, l’incertitude touche peut-être à la possibilité de faire une erreur. Dans un autre, elle se rapproche davantage de la peur de décevoir, d’être rejeté, de ne pas savoir réagir ou de se retrouver dépendant de quelque chose que l’on ne maîtrise pas.

Et parfois, cette capacité à anticiper appartient simplement à notre manière d’être compétent dans le monde. Penser en avance, remarquer les détails, envisager plusieurs options et repérer rapidement les risques sont aussi des qualités. Elles permettent de conduire des projets, de protéger les autres, d’organiser et de résoudre.

Ce ne sont pas ces qualités qu’il s’agirait de faire disparaître.

Quelque chose devient davantage intéressant lorsque nous constatons qu’elles ne semblent plus disponibles comme un choix. Elles se mettent en mouvement presque immédiatement dès qu’une situation devient incertaine, même lorsque nous aimerions pouvoir la laisser simplement se dérouler.

Les recherches sur l’intolérance à l’incertitude permettent d’éclairer une partie de cette expérience. Une méta-analyse publiée en 2026, réunissant 115 études ou dissertations et près de 29 000 participants, retrouve des liens importants entre la difficulté à tolérer l’incertitude, l’inquiétude et différents phénomènes anxieux. Cela ne signifie pas que toute anticipation trouve là son explication, mais cela rappelle combien le fait de ne pas savoir peut devenir, en lui-même, une expérience difficile.

Et c’est peut-être là que la question devient plus personnelle. Non plus simplement : « Pourquoi est-ce que je pense autant ? », mais plutôt : « Qu’est-ce que je rencontre lorsque je n’ai plus la possibilité de savoir ? »

Il y aura toujours un autre scénario possible

C’est parfois après avoir trouvé une solution que le fonctionnement devient le plus visible.

Nous avons réfléchi. Nous savons ce que nous ferons. Pendant quelques minutes, quelque chose s’apaise.

Puis une pensée revient avec quelques mots presque anodins :

« Oui, mais si... »

Et tout recommence.

Ce mouvement est particulièrement épuisant parce qu’il donne l’impression que la prochaine réponse sera peut-être enfin la bonne. Pourtant, si l’objectif profond est de supprimer toute incertitude, aucune réponse ne pourra véritablement clore la réflexion.

Un problème peut avoir une solution. L’avenir, lui, reste ouvert.

Nous pouvons résoudre la question du train annulé, puis imaginer un problème avec le suivant. Nous pouvons préparer la conversation, puis imaginer que l’autre ne réagira à aucun des scénarios prévus. Nous pouvons prendre une décision avec beaucoup de soin sans jamais obtenir la certitude que nous ne la regretterons pas.

Le mental ne recommence donc pas nécessairement parce que nous réfléchissons mal. Il recommence parfois parce que nous lui confions une tâche qu’il ne peut pas accomplir : transformer l’inconnu en certitude.

Lorsque la pensée continue ainsi à tourner alors qu’aucune nouvelle action ne devient possible, elle peut se rapprocher de ce que j’explore dans l’article consacré aux ruminations mentales. La direction n’est pas exactement la même, puisque l’anticipation regarde surtout vers ce qui pourrait arriver, mais l’expérience d’une pensée qui cherche sans parvenir à s’arrêter peut devenir très proche.

Et puis arrive le moment où il ne reste plus qu’à attendre

Nous pouvons préparer un rendez-vous, mais nous ne pouvons pas le vivre avant l’heure. Nous pouvons écrire un message avec soin, mais nous ne pouvons pas décider quand l’autre répondra. Nous pouvons réfléchir à une décision, mais il existe un moment où continuer à réfléchir ne produit plus d’information nouvelle.

À cet endroit, quelque chose se vide.

Il n’y a momentanément plus rien à faire.

Il reste à attendre.

Ce temps peut être bien plus inconfortable qu’il n’en a l’air. Tant que nous réfléchissons, vérifions ou préparons, nous sommes encore en mouvement. Nous avons la sensation d’agir sur la situation. Lorsque nous nous arrêtons, nous rencontrons plus directement le fait qu’une partie de la suite échappe à notre action.

C’est souvent là que le mental revient remplir l’espace.

Non par faiblesse ou manque de volonté, mais parce que penser nous permet de rester actif devant quelque chose qui, pour le moment, ne nous demande plus d’agir.

Il peut alors être intéressant de ne pas essayer trop vite de chasser cette agitation, mais de regarder ce qui apparaît derrière elle. Peut-être une peur, une vulnérabilité, une envie de savoir. Peut-être simplement l’inconfort très humain de devoir attendre que la réalité vienne répondre là où aucune réflexion supplémentaire ne le peut.

Le présent ne nous promet pas que tout ira bien

Revenir au présent est parfois présenté comme s’il suffisait de se recentrer pour que tout devienne plus calme.

La réalité est souvent moins simple.

Le présent ne nous garantit pas que la conversation sera facile, que la décision sera bonne ou que rien d’imprévu ne surviendra. Il ne remplace pas un scénario inquiétant par une promesse rassurante.

Il nous rend seulement quelque chose de plus modeste et de plus réel : ce qui existe maintenant.

Il y a ce que nous savons, ce que nous avons préparé et ce que nous supposons encore. Il y a ce qui dépend de nous et ce qui, pour l’instant, ne nous appartient plus.

Parfois, cette distinction ne fait pas disparaître l’anxiété, mais elle évite au moins de continuer à vivre comme un fait ce qui n’est encore qu’une possibilité.

Le corps peut nous aider à percevoir ce déplacement. Nous sommes assis dans notre salon, mais notre respiration et notre tension semblent déjà appartenir à la scène de demain. Nous pouvons alors revenir doucement à cette contradiction : je suis ici, tandis qu’une partie de moi essaie déjà de faire face à quelque chose qui n’est pas encore là.

Lorsque cette activation devient elle-même difficile à laisser redescendre, elle rencontre davantage la question développée dans Pourquoi je n’arrive pas à me détendre ?.

Peut-être que la confiance se construit ailleurs que dans la certitude

Nous parlons souvent de confiance comme si elle signifiait savoir.

Savoir que nous faisons le bon choix. Savoir quoi répondre. Savoir que nous serons capables de gérer la situation.

Mais si nous devions attendre d’être certains avant d’avancer, beaucoup de choses resteraient impossibles.

Nous prenons parfois des décisions avec des informations incomplètes. Nous commençons des relations sans connaître leur avenir. Nous acceptons un nouveau travail sans savoir exactement ce qu’il deviendra. Nous prenons un train sans avoir vérifié tout ce qui pourrait arriver sur le trajet.

Nous avançons parce qu’à un moment quelque chose d’autre peut prendre le relais de la certitude.

Peut-être le souvenir d’autres imprévus que nous avons traversés. La possibilité de demander de l’aide. Le droit de changer d’avis. La conscience que certaines erreurs peuvent être réparées et que toutes les décisions ne déterminent pas définitivement la suite de notre vie.

La sécurité ne vient alors plus uniquement de notre capacité à prévoir.

Elle peut aussi venir de l’expérience que nous avons de nous-mêmes : ce que nous savons faire, ce que nous avons déjà traversé, les personnes vers lesquelles nous pouvons nous tourner et notre capacité à rencontrer une réalité différente de celle que nous avions imaginée.

C’est à cet endroit que l’anxiété anticipatoire rejoint parfois la question de l’estime de soi et de la confiance en soi.

Non parce qu’avoir confiance signifierait ne plus avoir peur du futur, mais parce qu’il devient progressivement possible de déplacer l’appui.

Ne plus attendre de savoir exactement ce qui va arriver pour commencer à vivre.

Accepter qu’une partie de l’histoire reste encore blanche et découvrir que nous n’avons pas besoin de l’écrire entièrement à l’avance.

Questions fréquentes sur l’anxiété anticipatoire

Pourquoi est-ce que j’imagine toujours le pire ?

Imaginer ce qui pourrait mal se passer peut être une manière de se préparer et de réduire momentanément l’incertitude. Cela devient surtout difficile lorsque les scénarios se multiplient, que chaque réponse entraîne une nouvelle inquiétude ou que cette anticipation occupe une grande partie du présent.

Quelle différence entre anxiété et anxiété anticipatoire ?

L’anxiété peut prendre de nombreuses formes. L’expression « anxiété anticipatoire » désigne plus précisément une anxiété dirigée vers des situations ou des conséquences futures. Elle décrit une expérience et ne constitue pas, à elle seule, un diagnostic.

Pourquoi anticiper me rassure-t-il ?

Préparer une réponse donne le sentiment de disposer d’un peu plus de prise sur une situation incertaine. Le soulagement peut cependant être bref lorsque ce qui est recherché n’est plus seulement une préparation suffisante, mais une certitude complète sur ce qui va arriver.

Faut-il essayer de ne plus anticiper ?

Pas nécessairement. Anticiper est aussi une capacité utile. L’enjeu peut davantage consister à reconnaître le moment où la préparation nous aide réellement et celui où nous continuons à chercher des réponses alors qu’aucune information nouvelle n’est disponible.

Lorsque l’anxiété devient persistante, difficile à contrôler ou qu’elle affecte durablement le sommeil, les activités, les relations ou la vie quotidienne, il peut être utile d’en parler avec un professionnel de santé.

Repères et sources

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