Pourquoi j’imagine toujours le pire ? Comprendre l’anxiété anticipatoire
- Guillaume Siegler
- il y a 3 jours
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Dernière mise à jour : il y a 14 heures
Il suffit parfois de peu.
Un message reste sans réponse un peu plus longtemps que prévu. Quelqu’un vous dit : « Il faudra qu’on parle. » Un rendez-vous important approche. Vous devez prendre le train, arriver à l’heure, présenter quelque chose ou avoir une conversation délicate.
Et avant même que quoi que ce soit ne se soit réellement passé, votre esprit commence déjà à travailler.
« Et s’il y avait un problème ? » « Et si je n’avais pas les bons mots ? » « Et si j’arrivais en retard ? » « Et si ça se passait mal ? »
Alors vous réfléchissez. Vous prévoyez. Vous rejouez la scène. Vous cherchez ce que vous pourriez faire si telle ou telle situation se produisait.
Cela peut donner l’impression de simplement être prévoyant. Et parfois, c’est effectivement utile.
On parle parfois d’anxiété anticipatoire lorsque l’inquiétude se porte principalement sur ce qui pourrait arriver et que cette anticipation devient difficile à arrêter ou prend beaucoup de place dans le quotidien. L’expression décrit une manière dont l’anxiété peut se manifester ; elle ne constitue pas, à elle seule, un diagnostic.
L’Assurance Maladie décrit notamment, dans le trouble anxieux généralisé, des inquiétudes constantes, difficiles à contrôler, pouvant concerner le travail, l’argent, la santé ou l’avenir.
Mais qu’essayons-nous d’obtenir lorsque nous imaginons toutes les possibilités avant même de les vivre ?
Imaginer le pire ne ressemble pas toujours à de la peur
Lorsque nous parlons d’anxiété, nous imaginons facilement quelqu’un qui se sent clairement inquiet, qui panique ou qui évite certaines situations.
Mais elle peut prendre des formes beaucoup plus discrètes.
Elle peut ressembler à quelqu’un qui vérifie trois fois son trajet avant de partir. Qui prépare plusieurs réponses possibles avant une conversation. Qui relit encore un message pour être certain que les mots sont justes. Qui arrive très en avance parce que la possibilité d’être en retard devient presque insupportable.
Elle peut aussi apparaître lorsque nous cherchons immédiatement une explication parce qu’une personne semble plus distante, ou lorsque nous pensons déjà à tout ce qui pourrait mal tourner alors qu’un projet vient à peine de commencer.
De l’extérieur, cela peut ressembler à de l’organisation, du sérieux ou de la prudence. Et cela peut aussi l’être.
La question n’est donc pas seulement ce que nous faisons, mais ce qui se passe pour nous lorsque nous ne pouvons pas le faire.
Est-ce que je peux ne pas savoir ? Est-ce que je peux laisser une situation se dérouler sans avoir déjà essayé d’en prévoir toutes les issues ?
Pourquoi anticiper peut donner l’impression de nous protéger
Prévoir a une fonction.
Lorsque nous imaginons un problème, nous pouvons immédiatement commencer à chercher une solution. Si le train est annulé, je prendrai celui-là. Si cette personne réagit mal, je lui répondrai ceci. Si je me trompe pendant ma présentation, je ferai cela.
Pendant quelques instants, nous avons l’impression de reprendre la main. Nous ne sommes plus simplement face à quelque chose d’incertain : nous avons un scénario, parfois plusieurs, et une réponse pour chacun.
Et sur le moment, cela peut réellement nous rassurer.
C’est pour cela que je ne vois pas l’anticipation comme un ennemi qu’il faudrait simplement supprimer. Elle cherche souvent à nous préparer, à éviter d’être surpris, à réduire une incertitude ou à nous protéger d’une situation dans laquelle nous craignons de ne pas savoir quoi faire.
La difficulté apparaît lorsque nous avons besoin de cette préparation pour pouvoir nous sentir suffisamment en sécurité.
Un premier repère : ai-je encore besoin d’une information… ou de me rassurer ?
Lorsque vous remarquez que vous cherchez encore une réponse, vous pouvez essayer de vous demander :
« Est-ce qu’il me manque réellement une information utile… ou est-ce que j’essaie maintenant surtout de me rassurer ? »
Cette question ne fait pas forcément disparaître l’anxiété. Elle peut simplement permettre de repérer le moment où réfléchir ne sert plus vraiment à préparer la situation et commence surtout à tenter de supprimer l’incertitude.
Quand prévoir devient une manière de vouloir être sûr
Il existe une différence entre préparer quelque chose et essayer d’être certain de ce qui va arriver.
Nous pouvons vérifier l’heure d’un rendez-vous, préparer un entretien ou réfléchir avant une conversation importante. Puis, à un moment, nous disposons déjà de suffisamment d’informations.
Et pourtant nous continuons. Une nouvelle vérification. Un nouvel avis. Un nouveau scénario. Une nouvelle question.
Peut-être parce que nous ne cherchons plus seulement à mieux comprendre la situation. Nous essayons d’être sûrs que nous ne nous tromperons pas, que nous saurons quoi faire, que l’autre ne nous rejettera pas ou que rien ne nous prendra réellement au dépourvu.
C’est parfois là que nous commençons à chercher quelque chose que la situation ne peut pas vraiment nous donner : une garantie.
Les recherches s’intéressent notamment à ce que l’on appelle l’intolérance à l’incertitude, c’est-à-dire la difficulté à supporter ce qui reste indéterminé ou imprévisible. Une méta-analyse publiée en 2026, réunissant 115 études ou dissertations et près de 29 000 participants, retrouve des associations importantes entre intolérance à l’incertitude, inquiétude et anxiété.
Cela ne signifie évidemment pas que toute personne qui aime prévoir souffre d’un trouble anxieux. Mais cela aide à comprendre pourquoi ne pas savoir peut devenir, pour certaines personnes, une expérience particulièrement difficile.
Le problème n’est pas seulement ce que nous imaginons
Lorsque nous anticipons constamment, nous ne vivons pas seulement davantage dans le futur.
Nous pouvons commencer à vivre les conséquences émotionnelles d’événements qui ne se sont pas encore produits.
La conversation n’a pas eu lieu, mais nous sommes déjà tendus. Nous n’avons pas encore reçu la réponse, mais nous sommes déjà déçus. Le voyage n’a pas commencé, mais nous sommes déjà préoccupés par le retard possible. La présentation est dans trois jours, mais notre corps est déjà mobilisé comme si quelque chose était en train de se jouer maintenant.
Le problème n’est donc pas seulement que nous imaginons parfois des scénarios négatifs. C’est la quantité de présent que ces scénarios peuvent finir par occuper.
Nous pouvons passer beaucoup de temps à essayer de préparer une vie qui, pendant ce temps-là, est déjà en train de se dérouler.
Revenir quelques instants à ce qui se passe maintenant
Lorsque vous remarquez que vous êtes déjà très loin dans le scénario, il n’est pas nécessaire de vous ordonner de « ne plus y penser ».
Vous pouvez simplement revenir à une question plus immédiate :
« Qu’est-ce qui se passe pour moi, maintenant, pendant que j’imagine cela ? »
Peut-être sentez-vous une tension dans la poitrine, le ventre serré, une agitation, une envie de vérifier quelque chose ou simplement cette impression qu’il faut trouver une réponse immédiatement.
Puis, sans chercher à modifier tout de suite ce que vous ressentez, vous pouvez vous demander :
« De quoi aurais-je besoin à cet instant pour être suffisamment avec ce qui est là, sans connaître toute la suite ? »
Revenir au corps et au présent ne fait pas nécessairement disparaître l’incertitude. Mais cela peut permettre de distinguer un peu mieux ce qui se passe réellement maintenant de ce que notre esprit est déjà en train de vivre dans le futur.
Pourquoi le mental recommence-t-il même après avoir trouvé une réponse ?
C’est souvent ce qui rend l’expérience si épuisante.
Vous avez réfléchi au problème. Vous avez trouvé une solution. Et quelques minutes plus tard : « Oui, mais si… »
Un nouveau scénario apparaît. Vous lui trouvez une réponse. Puis un autre arrive.
Ce fonctionnement devient plus compréhensible si l’objectif réel n’est plus de résoudre un problème précis, mais de parvenir enfin à se sentir sûr.
Parce qu’à chaque scénario résolu, une autre possibilité peut toujours être imaginée. Il y aura toujours quelque chose que nous ne pouvons pas prévoir.
Alors le mental recommence.
Ce mouvement peut rejoindre une forme d’inquiétude répétitive : la pensée tourne autour de ce qui pourrait arriver sans nécessairement nous rapprocher davantage d’une décision ou d’une action.
Réfléchir, s’inquiéter et ruminer ne désignent pas exactement la même expérience. J’explore plus précisément cette différence dans mon article consacré aux ruminations mentales et aux pensées qui tournent en boucle.
Qu’est-ce que j’essaie de protéger en essayant de tout prévoir ?
Je serais prudent avec les explications toutes faites. Une personne peut anticiper énormément pour des raisons très différentes d’une autre.
Pour certains, l’incertitude est particulièrement inconfortable. Pour d’autres, se tromper paraît difficilement acceptable. Il peut aussi y avoir la peur de décevoir, de ne pas savoir réagir, de perdre le contrôle, d’être jugé ou simplement de se retrouver vulnérable face à quelque chose que l’on n’avait pas prévu.
Parfois encore, anticiper a longtemps été utile : avoir toujours un coup d’avance, repérer rapidement les changements d’humeur de quelqu’un, préparer ce qui pourrait arriver ou éviter les erreurs.
Ce sont peut-être des capacités qui ont permis de s’adapter et qui servent encore dans de nombreuses situations.
L’enjeu n’est donc pas de conclure : « Je dois arrêter de prévoir. »
Il peut être plus intéressant de se demander : « Est-ce que je peux encore choisir quand cette capacité me sert, ou est-ce qu’elle s’impose à moi dès que quelque chose devient incertain ? »
Et parfois : « Qu’est-ce que j’essaie de protéger en essayant de tout prévoir ? » Éviter une erreur ? Ne pas décevoir quelqu’un ? Ne pas me sentir pris au dépourvu ? Ne pas avoir à demander de l’aide ? Éviter de ressentir que je ne contrôle pas ce qui va arriver ?
Il n’est pas nécessaire d’avoir immédiatement la réponse. Le déplacement consiste déjà à ne plus regarder seulement l’anticipation comme un problème à supprimer, mais à commencer à comprendre ce qu’elle cherche à faire pour nous — puis ce qu’elle finit parfois par nous coûter.
Ce que nous pouvons regarder en Gestalt face à l’anxiété anticipatoire
C’est précisément ce qui m’intéresse en Gestalt.
Lorsque quelqu’un me parle de cette difficulté à arrêter d’anticiper, je ne cherche pas uniquement à analyser ses pensées. Nous pouvons regarder ensemble ce qui se passe au moment où l’incertitude apparaît : ce qui change dans le corps, les émotions présentes, la manière dont le mental commence immédiatement à chercher une solution, ce que cette anticipation permet momentanément et ce qui devient difficile lorsqu’elle n’est plus possible.
Parfois, certaines de ces façons de faire apparaissent également pendant une séance : chercher la réponse parfaitement juste avant de parler, me demander ce que j’en pense avant de dire ce que vous ressentez vous-même, vouloir savoir où va mener le travail avant de pouvoir rester un instant avec ce qui est là.
Il ne s’agit pas de considérer ces mouvements comme mauvais. Ils deviennent au contraire une occasion de comprendre ensemble comment vous cherchez à retrouver de la sécurité lorsque quelque chose devient incertain.
Puis d’explorer progressivement d’autres appuis : sentir davantage ce qui se passe, reconnaître ce dont vous avez besoin, retrouver des situations que vous avez déjà traversées, accepter parfois de faire un pas sans connaître toute la suite et retrouver davantage de choix là où l’anticipation était devenue presque automatique.
Cette logique s’inscrit dans une compréhension plus large des différentes manières dont l’anxiété peut apparaître dans nos pensées, notre corps et nos comportements. Vous pouvez la retrouver dans Comment se manifeste l’anxiété ?.
Ce qu’un accompagnement peut progressivement permettre
Un accompagnement ne consiste pas à vous apprendre à ne plus jamais anticiper. Prévoir, préparer et évaluer un risque sont aussi des capacités utiles.
Le travail peut plutôt permettre de mieux repérer le moment où vous n’êtes plus en train de préparer une situation mais de tenter de calmer une inquiétude qui revient sans cesse.
Au fil du travail, il peut devenir possible de moins chercher à vous rassurer en permanence, de rester davantage présent lorsque quelque chose est incertain, de sentir moins de tension face à ce que vous ne maîtrisez pas et de retrouver progressivement plus de confiance dans votre capacité à faire face à ce qui arrivera.
Il peut aussi devenir plus facile de reconnaître vos propres appuis, de faire un choix sans attendre d’être totalement sûr, ou de laisser une situation exister quelque temps sans devoir immédiatement en connaître l’issue.
Cette question rejoint aussi celle de l’estime de soi et de la confiance en soi : pouvoir progressivement prendre appui sur soi sans attendre que toutes les incertitudes aient disparu avant d’avancer.
Il ne s’agit pas de ne plus jamais anticiper ni de supprimer toute anxiété. Mais de retrouver plus de liberté, plus de calme et davantage de place pour vivre ce qui est là, plutôt que de devoir continuellement se préparer à ce qui pourrait arriver.
Si vous vous reconnaissez dans cette manière de vivre constamment quelques pas en avance, vous pouvez découvrir comment se déroulent mes accompagnements en Gestalt à Clamart et en visio, ou consulter les modalités des séances et me contacter.
Questions fréquentes sur l’anxiété anticipatoire
Pourquoi est-ce que j’imagine toujours le pire ?
Imaginer des scénarios négatifs peut être une manière de tenter de se préparer à une situation incertaine. Anticiper permet parfois de ressentir momentanément davantage de contrôle ou de sécurité. La difficulté apparaît lorsque cette anticipation devient envahissante, difficile à arrêter ou mobilise beaucoup d’énergie sans permettre réellement d’agir.
Quelle différence entre anxiété et anxiété anticipatoire ?
L’anxiété est une expérience plus large pouvant se manifester dans les pensées, les émotions, le corps et les comportements. L’expression « anxiété anticipatoire » désigne plus spécifiquement une anxiété tournée vers ce qui pourrait arriver : événements futurs, conséquences possibles ou scénarios redoutés. Elle ne constitue pas à elle seule un diagnostic.
Pourquoi prévoir me rassure-t-il ?
Prévoir peut diminuer temporairement l’incertitude. Imaginer un scénario et préparer une réponse donne l’impression d’être moins exposé à l’imprévu. Mais lorsque notre sécurité dépend de la possibilité de tout anticiper, de nouveaux scénarios peuvent constamment apparaître.
Peut-on arrêter d’anticiper constamment ?
Il ne s’agit pas nécessairement d’arrêter toute anticipation, qui peut être utile. Il peut être plus intéressant d’apprendre à reconnaître ce qui déclenche ce besoin de prévoir, ce qu’il cherche à protéger et les autres appuis possibles lorsque l’incertitude apparaît.
Lorsque l’anxiété devient intense, persistante ou a un retentissement important sur votre vie quotidienne, il peut également être utile d’en parler avec un professionnel de santé.
Repères et sources
Assurance Maladie — Comprendre les troubles anxieux de l’adulte — repères sur l’inquiétude persistante, difficile à contrôler, et les différents troubles anxieux.
Assurance Maladie — Symptômes et diagnostic des troubles anxieux — repères sur les manifestations psychologiques, corporelles et comportementales de l’anxiété.
Akbari et al., 2026 — A hierarchical uncertainty framework of anxiety — méta-analyse portant notamment sur les liens entre intolérance à l’incertitude, inquiétude et anxiété.
Guillaume Siegler — Praticien Gestalt
Formé à l’IFAS — École Humaniste de Gestalt, j’accompagne à Clamart et en visio des adultes autour de l’anxiété, des relations et de l’estime de soi. Découvrir mon parcours.
Vous n’avez pas besoin d’avoir déjà compris pourquoi vous anticipez autant avant de commencer à en parler. Le travail peut justement commencer à partir de ce qui se passe aujourd’hui, au moment où l’incertitude apparaît.
Pour comprendre ce que ce travail peut progressivement modifier dans la vie quotidienne, vous pouvez également lire Que peut changer une Gestalt-thérapie dans notre quotidien ?


