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Femme prenant sa place dans une réunion professionnelle, évoquant le sentiment de légitimité et le doute malgré ses compétences

Pourquoi ai-je du mal à me sentir légitime ? Comprendre le sentiment d’imposture

Guillaume Siegler
3 sept.
8 min de lecture

Dernière mise à jour : 10 sept.

Il y a parfois quelque chose d’étrange à obtenir une place que l’on espérait. Le poste arrive. La responsabilité aussi. On vous demande votre avis, on vous confie quelque chose d’important, ou l’on vous présente comme quelqu’un qui connaît bien son sujet.


De l’extérieur, cela paraît assez naturel. Et pourtant, intérieurement, un doute peut apparaître.


« Est-ce que je suis vraiment suffisamment légitime pour être là ? »


Vous pensez à ce que vous ne maîtrisez pas encore. À cette personne qui semble plus expérimentée. À tout ce qu’il vous reste à apprendre. Et ce que vous savez déjà faire peut, pendant quelques instants, passer au second plan.


Ce que l’on appelle souvent « syndrome de l’imposteur » n’est pas un diagnostic clinique. Dans la littérature, on parle plutôt de phénomène de l’imposteur ou de sentiment d’imposture.


Être compétent et ne pas se sentir légitime


Le sentiment d’imposture ne concerne pas seulement les personnes qui débutent. Il peut rester présent après des diplômes, des années d’expérience, des responsabilités ou des réussites répétées.


Vous savez que vous avez développé des compétences. Les autres peuvent vous faire confiance, revenir vers vous, vous recommander. Et pourtant, une partie de vous peut continuer à attendre une preuve supplémentaire.


Encore une formation. Encore quelques années. Encore une réussite. Peut-être qu’après cela, enfin, vous pourrez vous sentir réellement légitime.


Mais ce seuil sait très bien reculer. Une nouvelle responsabilité apparaît. Quelqu’un semble plus expérimenté ou plus assuré. Et la question revient : « Est-ce que je suis vraiment à la hauteur ? »


À force, elle peut en cacher une autre : « Qu’est-ce qu’il faudrait encore que je devienne pour reconnaître ce que j’ai déjà construit ? »


Le doute n’est pas toujours un problème


Dire simplement « il faut davantage croire en soi » serait trop rapide. Lorsque nous apprenons ou prenons une nouvelle fonction, il est normal de ne pas tout maîtriser. Reconnaître une limite, demander de l’aide, vérifier ou admettre une erreur peut témoigner d’un rapport assez juste à ses capacités.


La difficulté apparaît davantage lorsque les faits évoluent, mais que le regard porté sur soi change peu. Vous progressez, vous réussissez, vous gagnez en expérience, mais une erreur semble parfois peser davantage que plusieurs expériences réussies.


Ce n’est alors plus seulement ce qui s’est passé que nous regardons. C’est ce que nous en concluons sur nous-mêmes.


Quand sa place semble toujours devoir être prouvée


Le sentiment d’illégitimité ne ressemble pas toujours à quelqu’un qui manque visiblement d’assurance. Il peut produire beaucoup de travail, de préparation et d’exigence. De l’extérieur, on voit souvent quelqu’un de consciencieux et investi.


L’effort n’est évidemment pas un problème en soi. Il devient plus lourd lorsqu’il sert aussi à protéger sa place : continuer à être à la hauteur, éviter de décevoir, ne pas laisser apparaître trop vite ce que l’on maîtrise moins.


Alors une réussite ne devient pas toujours un véritable appui. Elle peut soulager sur le moment, puis la question revient à la situation suivante.


Ce mouvement peut aussi être renforcé par la comparaison : nous connaissons toutes nos hésitations, alors que nous ne voyons souvent chez les autres que ce qu’ils montrent de leur assurance.


Quand l’histoire continue à parler dans le présent


Nous n’apprenons pas seuls ce que signifie être suffisamment bon, compétent ou digne d’être reconnu. Nous l’apprenons aussi au milieu des autres : dans une famille, à l’école, dans un groupe, puis dans le monde professionnel.


Peut-être que ce qui était bien fait semblait simplement normal. Peut-être que l’on attendait beaucoup de vous. Ou que certaines expériences vous ont amené à penser qu’il fallait encore faire davantage pour avoir vraiment votre place.


Notre histoire participe à ce que nous sommes, mais elle ne dit pas nécessairement tout de la personne que nous sommes devenue aujourd’hui. Pourtant, lorsqu’elle prend beaucoup de place dans le présent, elle peut continuer à orienter notre regard : aller vers ce qui semblerait mieux, plus reconnu, plus solide, plus irréprochable… sans que cela paraisse jamais tout à fait suffisant.


Le travail peut alors consister à remettre un peu de présent là où le passé continue parfois à décider. Non pas oublier son histoire, mais regarder ce qui est encore vrai aujourd’hui : ce que vous avez appris depuis, les ressources développées, les limites mieux connues, les valeurs devenues les vôtres et peut-être aussi les désirs qui ont changé.


Actualiser dans le présent, c’est permettre à l’expérience actuelle de venir rencontrer l’image ancienne que nous avons parfois conservée de nous-mêmes.


Et une autre question peut apparaître : « Qui suis-je aujourd’hui, si je ne me regarde plus uniquement à travers ce que j’ai été, ce que j’ai vécu ou ce que j’ai cru devoir devenir ? »


Cette question rejoint celle de l’estime de soi et de la confiance en soi : ce que je reconnais réellement de mes ressources, de mes limites et de ce que j’ai construit aujourd’hui.



Être légitime, c’est aussi faire une place à son entièreté


Se sentir légitime ne consiste pas seulement à accumuler suffisamment de preuves pour enfin se dire que l’on est compétent. Cela peut aussi demander de faire davantage de place à notre entièreté.


Reconnaître nos forces, nos capacités, nos connaissances, notre expérience, notre expertise et nos valeurs. Mais aussi ce que nous maîtrisons moins, nos limites, nos besoins et les endroits où nous avons encore à apprendre.


Tout cela appartient à la même personne.


Parfois, l’envie d’être le meilleur, d’être irréprochable ou de correspondre à ce que nous pensons devoir être peut même nous conduire à prendre une place ou à endosser un rôle qui ne nous correspond pas vraiment.


Nous pouvons être capables de l’occuper et pourtant y manquer d’air, nous sentir tendus ou commencer à douter davantage de nous. Dans ces moments-là, la question n’est peut-être pas seulement : « Suis-je suffisamment légitime pour cette place ? »


Elle peut aussi devenir : « Est-ce réellement une place qui me correspond ? Et quelle place est-ce que je m’autorise à y prendre avec ce que je suis ? »


Il arrive aussi que nous découvrions certaines réponses en faisant l’expérience de ce qui ne nous convient pas. Un rôle que nous pensions désirer. Une responsabilité. Une manière de travailler. Une posture que nous avons essayé d’occuper.


Cela aussi constitue de l’expérience. L’expérience n’est pas seulement ce que nous avons réussi. Elle est aussi faite de ce que nous avons essayé, compris, réajusté, parfois quitté, et de ce que cela nous a appris sur nous-mêmes.


Être compétent peut alors aussi signifier pouvoir dire « je ne sais pas », « je dois vérifier », « j’ai besoin d’aide » ou « cela ne me correspond pas » sans que ces phrases effacent tout ce que nous savons par ailleurs.


Dans ce sens, se sentir davantage légitime peut aussi nous remettre au contact de notre authenticité : ne plus avoir besoin d’effacer une partie de nous pour défendre la place que nous occupons.


Et parfois, l’environnement compte vraiment


Tout ne se passe pas à l’intérieur de nous. Certaines personnes évoluent réellement dans des environnements où elles doivent davantage prouver leur place, où elles sont moins écoutées, davantage mises à l’épreuve ou confrontées à des codes qui ne leur sont pas familiers.


Une femme dans un univers très masculin, une personne plus jeune dans un milieu où l’ancienneté fait autorité, ou quelqu’un qui ne possède pas les mêmes codes sociaux ou professionnels peut réellement faire l’expérience de ne pas être accueilli de la même manière.


Dans ces situations, répondre simplement « vous manquez de confiance en vous » serait insuffisant. Des travaux sur le sentiment d’imposture invitent justement à regarder aussi le sentiment d’appartenance, les stéréotypes, la sous-représentation et la manière dont une personne est réellement traitée dans son environnement.


La question devient alors double : « Qu’est-ce qui vient de mon histoire ? » et « Qu’est-ce que cet environnement me fait réellement vivre ? » Les deux peuvent exister en même temps.


En séance, actualiser plutôt que convaincre


Si une personne me disait « je ne me sens jamais vraiment légitime », lui rappeler toutes ses réussites ne suffirait probablement pas. Elle les connaît peut-être déjà.


Dans ma manière de travailler en séance de Gestalt-thérapie, je serais davantage intéressé par ce qui se passe aujourd’hui lorsqu’elle prend sa place : lorsqu’elle dit « je connais ce sujet », reçoit une reconnaissance, reconnaît une limite, exprime un besoin ou accepte de ne pas tout maîtriser.


Je regarderais aussi ce qui appartient encore au présent et ce qui semble rejouer une règle devenue ancienne. Est-ce qu’il faut toujours autant prouver ? Cette place correspond-elle encore à ce que la personne souhaite ? Qu’est-ce qui est déjà différent aujourd’hui, mais n’a pas encore trouvé sa place dans l’image qu’elle a d’elle-même ?


Le travail peut alors consister moins à fabriquer une nouvelle image de soi qu’à permettre à l’expérience présente de remettre en mouvement une image devenue trop étroite.


Progressivement, cela peut permettre de reconnaître davantage ses compétences sans nier ses limites, de laisser certaines réussites compter, de demander de l’aide sans se considérer incapable, ou encore de réajuster une direction sans transformer ce changement en échec.


Habiter une place avec davantage de justesse


Il y aura toujours quelqu’un de plus expérimenté, de plus diplômé ou de plus assuré. Et toujours quelque chose que nous ne savons pas encore.


La légitimité ne consiste probablement pas à atteindre le jour où plus personne ne pourra nous mettre en défaut. Elle peut davantage ressembler à la possibilité de reconnaître ce que nous savons, ce que nous apprenons encore, nos valeurs, nos besoins, nos compétences et nos limites sans transformer chaque difficulté en verdict sur notre valeur.


Apprendre à considérer et à respecter davantage cette entièreté peut aussi modifier notre manière de regarder les autres. Leurs forces n’ont plus forcément besoin d’effacer les nôtres. Leurs limites n’annulent pas leur valeur. Et les nôtres n’ont pas davantage besoin d’être cachées.


Il peut alors revenir un peu d’air. Davantage de justesse dans notre posture.


Se sentir davantage légitime ne signifie alors pas forcément devenir quelqu’un d’autre. Cela peut être reconnaître un peu mieux celui ou celle que nous sommes aujourd’hui, et discerner plus justement les places que nous avons envie d’occuper.


Prendre sa place sans devoir se quitter soi-même pour pouvoir l’occuper.


Et peu à peu, la question peut changer : « Maintenant que je suis ici, comment puis-je habiter cette place avec davantage de justesse, en laissant aussi une place à la personne que je suis réellement ? »


Questions fréquentes


Le terme est très utilisé, mais il ne désigne pas un diagnostic clinique. La littérature parle plutôt de phénomène de l’imposteur ou de sentiment d’imposture : un décalage dans lequel une personne peut avoir du mal à reconnaître pleinement ses compétences ou ses réussites et continuer à douter de sa légitimité.

Parce que les compétences acquises ne modifient pas toujours immédiatement le regard que nous portons sur nous-mêmes. Notre histoire, nos critères d’exigence, la manière dont nous intégrons nos réussites, la place que nous occupons et le contexte dans lequel nous évoluons peuvent tous participer à ce décalage.

Non. Un sentiment de légitimité plus ajusté peut aussi inclure le doute : reconnaître ce que l’on sait faire, ce que l’on maîtrise moins, ses besoins et ce qu’il reste à apprendre, sans demander à la perfection de décider si l’on a ou non le droit d’occuper une place.


Sources et repères


Clance, P. R. & Imes, S. A. (1978). The imposter phenomenon in high achieving women: Dynamics and therapeutic intervention. Psychotherapy: Theory, Research & Practice, 15(3), 241–247. DOI


Mak, K. K. L., Kleitman, S. & Abbott, M. J. (2019). Impostor Phenomenon Measurement Scales: A Systematic Review. Frontiers in Psychology, 10, 671. PubMed


Bravata, D. M. et al. (2020). Prevalence, Predictors, and Treatment of Impostor Syndrome: a Systematic Review. Journal of General Internal Medicine, 35, 1252–1275. PubMed


Feenstra, S. et al. (2020). Contextualizing the Impostor “Syndrome”. Frontiers in Psychology, 11, 575024. Article



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