Quel lien entre nos émotions, l’anxiété, nos relations et l’estime de soi ?
Dernière mise à jour : 18 sept.
Le dîner se déroule normalement. Puis, au milieu d’une conversation, votre partenaire vous dit :
« En ce moment, j’ai l’impression que tu es moins présent quand je te parle. »
La remarque est assez simple. Elle n’est peut-être même pas prononcée durement. Pourtant, quelque chose change.
Vous sentez qu’elle vous touche avant de savoir exactement pourquoi. Peut-être avez-vous envie de vous défendre, ou simplement besoin de quelques secondes pour comprendre ce qui vient de se passer. Puis une question apparaît : depuis quand pense-t-il cela ?
À partir de là, l’expérience peut rapidement s’élargir.
Ce qui était d’abord une émotion devient une interrogation sur la relation. L’incertitude laisse de la place à ce que nous imaginons. Et si la situation vient rencontrer un endroit plus fragile en nous, une autre pensée peut finir par apparaître :
« Peut-être que je ne suis jamais vraiment assez présent pour les personnes qui comptent pour moi. »
En quelques instants, plusieurs dimensions se sont rencontrées.
Il y a ce que nous avons ressenti, ce qui commence à nous inquiéter, ce qui se joue avec l’autre et, plus silencieusement parfois, ce que cette situation commence à nous faire penser de nous-mêmes.
C’est précisément là que les émotions, l’anxiété, les relations et l’estime de soi cessent d’être quatre sujets séparés.
Dans la vie, elles peuvent appartenir à une seule et même expérience.
Une émotion peut ouvrir quelque chose sans encore nous dire ce que cela signifie
Lorsqu’une parole nous touche, l’émotion qui apparaît est réelle. Elle nous indique que quelque chose compte pour nous, mais elle ne nous donne pas nécessairement une lecture exacte de ce qui vient de se produire.
Nous pouvons nous sentir rejetés sans que l’autre cherche à nous rejeter. Une remarque peut réveiller de la colère alors qu’elle n’avait pas été pensée comme une attaque.
C’est une distinction importante, que je développe plus largement dans Comprendre ses émotions : les ressentir, les accueillir et apprendre à les réguler.
Entre ce que nous ressentons et la signification que nous allons donner à la situation, il existe encore un espace.
Seulement, nous n’y restons pas toujours très longtemps.
Nous cherchons naturellement à comprendre ce qui vient d’arriver. Nous interprétons le ton, les mots, parfois le silence qui suit. Ce que nous ressentons commence alors à rencontrer ce que nous imaginons.
C’est souvent à cet endroit que l’expérience commence à circuler d’un de nos piliers vers un autre.
Lorsque nous ne savons pas, l’anxiété peut occuper une partie de l’espace
Une émotion appartient à ce qui se passe maintenant. Mais ce qu’elle ouvre peut rapidement nous entraîner vers ce qui pourrait arriver ensuite.
Dans notre scène de départ, une remarque a été prononcée. Pourtant, quelques minutes plus tard, nous ne pensons peut-être déjà plus seulement à cette phrase.
Nous nous demandons ce qu’elle signifie pour la relation.
L’incertitude peut alors devenir inconfortable. Nous aimerions comprendre, mais aussi savoir où tout cela mène.
C’est dans cet espace que l’anxiété peut apparaître ou prendre davantage de place.
Nous commençons à chercher des indices, à anticiper une prochaine conversation ou à vouloir obtenir rapidement une réponse qui nous rassurerait.
Le fonctionnement général de l’anxiété est développé dans Comment se manifeste l’anxiété ?, et cette tendance à vivre à l’avance ce qui pourrait arriver est approfondie dans Pourquoi j’imagine toujours le pire ?.
Ici, ce qui nous intéresse n’est pas de refaire ces explications, mais de voir le passage.
Une émotion a révélé que quelque chose comptait. Une partie de la situation reste inconnue. Et cette incertitude commence à modifier notre manière de vivre ce qui vient de se passer.
Ce que nous ressentons se transforme aussi dans la relation
Nous ne vivons pas tout cela seuls.
Ce qui se passe avec l’autre peut amplifier une inquiétude ou, au contraire, lui redonner une proportion plus juste.
Si une conversation reprend et permet de comprendre que la remarque concernait une période récente, et non la relation entière, quelque chose peut se détendre. Ce que nous avions commencé à imaginer n’a plus besoin d’occuper autant d’espace.
À l’inverse, lorsque chacun se défend ou se ferme, l’émotion initiale peut changer de forme au fil de l’interaction.
Nous ne répondons alors plus seulement à la situation de départ. Nous répondons aussi à ce qui vient de se passer entre nous depuis.
La recherche sur la régulation interpersonnelle des émotions montre précisément que notre expérience émotionnelle peut aussi être influencée par la présence, le soutien et les réponses des autres.
Cela ne signifie pas que l’autre devrait être responsable de notre équilibre intérieur. Cela rappelle simplement quelque chose de profondément humain : nous sommes affectés par les relations dans lesquelles nous vivons.
Et nous les affectons en retour.
C’est pour cela qu’une émotion, une inquiétude et une difficulté relationnelle peuvent être intimement liées sans être pour autant la même chose.
Ce qui se passe avec l’autre peut finir par parler de nous
Un autre déplacement peut ensuite apparaître.
Nous ne nous demandons plus seulement ce que l’autre voulait dire.
Nous commençons à nous demander ce que cette situation dit de nous.
« J’ai été moins disponible ces derniers temps » peut progressivement devenir « je ne sais pas être suffisamment présent pour les autres ».
Le passage semble parfois presque naturel, mais il change profondément la nature de l’expérience.
Nous sommes partis d’une situation précise. Nous arrivons à une conclusion beaucoup plus générale sur la personne que nous sommes.
C’est ici que l’estime de soi entre dans le mouvement.
Une remarque peut venir toucher un doute déjà présent. Une distance relationnelle peut sembler confirmer quelque chose que nous redoutions à propos de notre importance pour les autres.
Lorsque cela arrive, nous ne répondons plus seulement à la situation réelle. Nous répondons aussi à ce qu’elle semble prouver sur nous.
Cette question est développée plus largement dans Estime de soi et confiance en soi : retrouver ses ressources, s’appuyer sur soi et faire ses choix.
Mais là encore, il serait trop simple d’imaginer une causalité unique.
Une estime de soi fragile peut rendre certaines interactions plus sensibles. Dans l’autre sens, vivre longtemps dans une relation où nous nous sentons dévalorisés peut aussi transformer progressivement le regard que nous portons sur nous-mêmes.
Les quatre piliers ne forment pas une chaîne rigide. Ils s’influencent.
Le mouvement peut aussi aller vers davantage d’apaisement
Ces liens ne fonctionnent pas uniquement dans le sens de la difficulté.
Reprenons notre scène.
La conversation peut reprendre plus tard.
Vous dites peut-être à votre partenaire que sa remarque vous a fait craindre quelque chose de beaucoup plus large que ce qu’il avait réellement exprimé. Il vous explique alors qu’il ne remettait pas en cause la relation, mais qu’il ressent depuis quelque temps un manque de disponibilité dans certains moments partagés.
La difficulté n’a pas disparu. Mais elle retrouve une forme plus précise.
L’incertitude diminue.
Ce qui avait commencé à devenir un jugement sur vous peut redevenir une situation relationnelle dont il est possible de parler.
Une expérience avec l’autre vient alors modifier ce que vous ressentez et, indirectement, le regard que vous aviez commencé à porter sur vous-même.
C’est l’une des raisons pour lesquelles je ne vois pas ces quatre piliers comme quatre territoires enfermés dans leurs propres frontières.
Une transformation dans l’un peut ouvrir quelque chose ailleurs.
Parfois, mieux comprendre une émotion évite qu’elle se transforme immédiatement en scénario inquiétant. À un autre moment, une relation suffisamment sécurisante permet de traverser une émotion que nous aurions eu davantage de mal à porter seuls.
Le mouvement ne commence pas toujours au même endroit.
Retrouver le fil plutôt que chercher trop vite la bonne catégorie
Face à une expérience difficile, nous pouvons avoir envie de savoir immédiatement ce qu’elle signifie.
Est-ce de l’anxiété ? Une difficulté relationnelle ? Un problème d’estime de soi ?
Ces catégories peuvent être utiles. Mais elles risquent aussi de nous faire oublier que, quelques instants auparavant, il y avait simplement une expérience en train de se dérouler.
Quelque chose s’est passé.
Nous avons ressenti quelque chose.
Une signification a commencé à se construire.
Puis l’expérience s’est transformée au contact de l’autre, et peut-être aussi dans la manière dont nous nous sommes regardés nous-mêmes.
En Gestalt, il est possible de revenir à ce mouvement.
Non pour découper artificiellement ce qui a eu lieu, mais pour ralentir suffisamment afin de retrouver certains passages qui se sont produits presque instantanément.
À quel moment ai-je commencé à penser que quelque chose menaçait la relation ?
Est-ce que le sentiment de ne pas être à la hauteur était présent dès le début ou est-il apparu plus tard ?
Ce qui ressemblait à un bloc unique retrouve alors une histoire.
Et lorsqu’une expérience redevient plus lisible, plusieurs réponses peuvent parfois redevenir possibles.
Quatre dimensions d’une même expérience humaine
Nos émotions, notre anxiété, nos relations et l’estime que nous nous accordons sont donc profondément liées sans être interchangeables.
Les émotions nous renseignent sur ce qui nous touche.
L’anxiété peut apparaître lorsque quelque chose d’important reste incertain et que nous cherchons à réduire cette incertitude.
Nos relations sont l’un des lieux où ces expériences se construisent, se transforment et peuvent parfois s’apaiser.
L’estime de soi concerne aussi la manière dont, au milieu de tout cela, nous continuons à nous regarder.
Aucun de ces piliers n’explique à lui seul une personne.
Ce sont différentes portes d’entrée pour comprendre ce qui est en train de se passer.
Et peut-être que l’essentiel n’est pas toujours de savoir immédiatement laquelle est la bonne.
Il peut être plus fécond de regarder comment elles se rencontrent, ce qu’elles font émerger ensemble et à quel moment quelque chose qui nous traverse commence à devenir une définition de nous-mêmes.
Retrouver ces distinctions ne signifie pas séparer artificiellement notre expérience.
Cela peut au contraire nous permettre d’y être davantage présents, sans être entièrement conduits par la première interprétation qui apparaît.
Et c’est aussi, progressivement, une manière de reprendre sa place dans sa propre vie.


