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Pourquoi mes émotions me submergent-elles parfois ?

Guillaume Siegler
9 sept.
7 min de lecture

Dernière mise à jour : 16 sept.

Il suffit parfois de peu pour que quelque chose change en nous.

Une remarque prononcée sur un ton qui nous touche davantage que prévu, un message auquel nous ne nous attendions pas, quelqu’un qui tarde à répondre, une conversation qui semblait ordinaire et qui, soudain, prend une autre tournure.

Au début, nous essayons souvent de continuer normalement. Nous nous disons que ce n’est probablement rien, que nous allons prendre du recul ou attendre un peu.

Pourtant, quelque chose est déjà en train de monter.

La respiration change, le ventre se serre, une chaleur apparaît, une pensée revient avec insistance. Nous avons de plus en plus de mal à écouter ce que l’autre essaie de nous dire ou à penser à autre chose.

Puis quelque chose devient urgent : répondre, comprendre, partir, se défendre, obtenir une explication, être rassuré.

Quelques minutes plus tôt, nous pouvions encore envisager plusieurs possibilités. Maintenant, l’émotion semble occuper presque tout l’espace.

Et lorsqu’elle finit par redescendre, une question revient parfois :

« Pourquoi est-ce que cela m’a autant submergé ? »

Quand une émotion prend presque toute la place

Être submergé par une émotion ne signifie pas simplement ressentir fortement.

Nous pouvons être profondément tristes tout en restant capables de parler de ce qui nous arrive, être très en colère tout en pouvant attendre avant de répondre, ou ressentir beaucoup de peur tout en gardant suffisamment de recul pour regarder la situation.

Le débordement apparaît plutôt lorsque notre marge de manœuvre se réduit.

Nous entendons moins bien ce que l’autre nous dit. Notre pensée se resserre autour de quelques scénarios. Il devient difficile de prendre du recul et une réponse nous paraît soudain nécessaire tout de suite.

Parfois, nous ne savons même plus très bien ce que nous ressentons.

Il y a peut-être de la peur, de la colère, de la tristesse, de la honte, ou plusieurs choses à la fois. Mais ce que nous percevons surtout est une sensation de trop.

Dans ces moments-là, nous pouvons nous dire que nous sommes trop sensibles ou que nous ne savons pas gérer nos émotions.

Pourtant, il s’agit d’une expérience un peu différente.

Avoir du mal avec la manière dont nous réagissons à une émotion et être momentanément débordé par son intensité ne sont pas exactement la même chose.

Lorsque nous sommes submergés, ce qui compte d’abord est que, à cet instant précis, ce qui se passe prend davantage de place que les ressources immédiatement disponibles pour y faire face.

Et ces ressources ne sont pas identiques tous les jours.

Nous n’arrivons pas toujours avec la même disponibilité

Une remarque peut glisser sur nous un jour et nous atteindre profondément le lendemain.

Cela ne signifie pas nécessairement que nous sommes incohérents.

Nous pouvons avoir mal dormi, traverser une période de tension, avoir beaucoup travaillé, nous être adaptés toute la journée, avoir déjà encaissé plusieurs contrariétés ou simplement manquer, ce soir-là, de l’énergie dont nous disposons habituellement.

Peut-être avons-nous dit oui alors que nous aurions préféré refuser. Peut-être avons-nous gardé pour nous une remarque qui nous avait blessés. Peut-être sommes-nous déjà préoccupés par autre chose.

Le dernier événement peut alors sembler disproportionné par rapport à notre réaction, alors qu’il arrive en réalité dans une expérience déjà chargée.

L’image du verre presque plein peut être utile à condition de ne pas la prendre trop littéralement : ce n’est pas qu’une quantité d’émotions serait stockée en nous. C’est plutôt que notre capacité à faire face varie selon les moments et les conditions.

Une même situation ne nous rencontre donc jamais exactement au même endroit.

C’est aussi ce qui permet de remplacer une question très dure, « Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? », par une autre, beaucoup plus précise :

« Dans quelles conditions est-ce que cela devient particulièrement difficile pour moi ? »

Lorsque je suis fatigué ? Lorsque je ne comprends pas ce qui se passe ? Lorsque quelqu’un prend de la distance ? Lorsque plusieurs choses difficiles se sont enchaînées ? Lorsque je me sens seul avec ce que je traverse ?

Notre histoire peut également contribuer à rendre certaines situations particulièrement sensibles, sans pour autant expliquer chaque émotion actuelle. J’ai développé séparément cette question dans l’article consacré à l’enfance, l’attachement et notre manière de vivre les émotions.

Ici, ce qui importe surtout est de reconnaître que notre capacité à rester présents à une émotion dépend aussi du moment dans lequel elle nous trouve.

Le corps peut être déjà engagé avant que nous ayons compris

Le débordement émotionnel ne se passe pas uniquement dans nos pensées.

Avant même que nous ayons clairement compris ce qui nous touche, le corps peut déjà participer à l’expérience.

La respiration devient plus courte. Le ventre ou la gorge se serrent. Les épaules se tendent. Une chaleur monte dans le visage. Nous avons envie de partir, de vérifier quelque chose, de parler immédiatement ou, au contraire, nous ne trouvons plus nos mots.

La recherche sur l’interoception s’intéresse notamment à la manière dont nous percevons les signaux venant de l’intérieur de notre corps et à leur place dans l’expérience émotionnelle.

Cela ne signifie pas que le corps nous dirait automatiquement la vérité sur la situation.

Un cœur qui accélère ne prouve pas qu’un danger est présent. Une gorge serrée ne nous indique pas ce que nous devons décider. Une tension dans le ventre ne permet pas, à elle seule, de savoir ce que l’autre pense.

Mais ces sensations font bien partie de ce que nous sommes en train de vivre.

C’est aussi pour cela que « je sais bien que ce n’est pas grave » ne suffit pas toujours à faire redescendre immédiatement l’intensité.

Nous pouvons comprendre intellectuellement une situation tout en continuant, pendant quelque temps, à être fortement activés par elle.

Ce décalage n’est pas un échec de la raison. Il rappelle simplement qu’une émotion est une expérience plus large qu’une pensée que nous pourrions corriger instantanément.

Pour une approche plus générale de cette distinction entre ressentir, accueillir et réguler, je l’aborde dans Comprendre ses émotions.

Quand tout déborde, comprendre peut attendre

Lorsque l’émotion est déjà très intense, nous avons parfois envie de comprendre immédiatement.

« Pourquoi est-ce que cela me touche autant ? » « Est-ce que cela vient de mon histoire ? » « Pourquoi est-ce que je réagis comme ça ? »

Ces questions peuvent être intéressantes. Mais elles ne sont pas toujours celles dont nous avons besoin au moment du pic.

Lorsque notre attention est déjà saturée, ajouter encore davantage d’analyse peut parfois nous éloigner de ce dont nous avons besoin dans l’immédiat : retrouver suffisamment de présence pour ne pas agir uniquement depuis l’urgence du moment.

Cela peut vouloir dire poser le téléphone plutôt qu’envoyer immédiatement un message, sortir quelques minutes d’une conversation devenue trop tendue, marcher, respirer plus lentement, revenir volontairement à quelque chose de concret autour de soi ou chercher la présence d’une personne auprès de qui l’intensité peut commencer à redescendre.

Il n’existe pas une technique universelle qui conviendrait à tout le monde. Et il ne s’agit pas de faire disparaître l’émotion à tout prix.

L’enjeu est plus modeste : retrouver assez de stabilité pour que l’émotion ne soit plus la seule chose qui décide de la suite.

Prenons une discussion qui devient très tendue. Nous remarquons que notre voix change et que nous n’écoutons presque plus ce que l’autre nous dit, parce que pendant qu’il parle, nous préparons déjà notre réponse.

Continuer coûte que coûte n’est pas forcément la meilleure façon de préserver la relation.

Pouvoir dire : « Là, je sens que c’est trop intense pour continuer correctement. J’ai besoin de quelques minutes et je veux revenir à cette conversation. » peut parfois être beaucoup plus ajusté.

Prendre temporairement de la distance n’est pas forcément fuir. Tout dépend de ce qui vient ensuite.

Disparaître chaque fois qu’une difficulté apparaît n’est pas la même chose qu’interrompre momentanément une escalade afin de pouvoir revenir dans l’échange autrement.

Lorsque l’intensité redescend, nous pouvons regarder autrement

Lorsque quelque chose s’apaise, une autre compréhension devient souvent possible.

L’émotion n’a pas nécessairement disparu, mais elle ne prend plus toute la place.

Nous pouvons alors revenir à ce qui s’est passé, pas nécessairement pour chercher une cause cachée ou une explication profonde, mais pour regarder la séquence avec davantage de précision.

À quel moment quelque chose a-t-il changé ? Qu’est-ce que j’ai entendu ? Qu’est-ce que j’ai compris de ce qui se passait ? Qu’est-ce que j’ai senti dans mon corps ? Qu’est-ce qui est devenu urgent ? Et de quoi ai-je eu peur à ce moment-là ?

C’est aussi une manière de travailler en Gestalt.

Plutôt que de commencer immédiatement par une interprétation, il est possible de reprendre une scène et de regarder comment l’expérience s’est construite.

Une phrase a été prononcée. Puis quelque chose s’est passé en nous. Peut-être avons-nous compris cette phrase comme un rejet, une critique ou un abandon. Peut-être que le corps s’est tendu. Puis une urgence est apparue : répondre, se défendre, partir, demander une explication.

Lorsque ces mouvements se déroulent en quelques secondes, ils peuvent sembler n’en former qu’un seul.

Les regarder après coup permet parfois de retrouver ce qui avait disparu au moment du débordement : des étapes, des nuances et plusieurs possibilités.

Et il arrive aussi qu’il n’y ait rien de plus mystérieux à découvrir. Parfois, nous avons simplement été profondément touchés parce que quelque chose comptait réellement.

Être traversé sans être entièrement emporté

Certaines émotions resteront fortes.

Une séparation pourra faire profondément mal. Une injustice pourra mettre en colère. Une personne importante pourra nous manquer. Une mauvaise nouvelle pourra nous bouleverser.

Nous resterons parfois vulnérables dans les relations qui comptent, précisément parce qu’elles comptent.

L’objectif n’est donc probablement pas de devenir tellement « régulé » que plus rien ne nous atteint.

Il peut davantage s’agir de reconnaître un peu plus tôt que quelque chose monte, de connaître les conditions dans lesquelles nous devenons plus vulnérables et de découvrir ce qui nous aide lorsque l’intensité dépasse momentanément ce que nous pouvons contenir.

Puis, lorsque suffisamment d’espace revient, de regarder ce qui vient de se passer avec davantage de curiosité et moins de jugement.

Nous ne pouvons pas toujours empêcher la vague de monter.

Mais nous pouvons progressivement apprendre à reconnaître qu’elle arrive, à trouver quelques appuis lorsqu’elle devient forte et à attendre parfois qu’elle redescende avant de décider ce que nous voulons faire.

Être traversé, sans être entièrement emporté.

Repères et sources

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