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Comment notre enfance façonne-t-elle notre manière de vivre nos émotions ?

Guillaume Siegler
8 sept.
7 min de lecture

Dernière mise à jour : 18 sept.

Un enfant tombe dans la cour et se met à pleurer. Avant même de savoir expliquer précisément ce qu'il ressent, il cherche autour de lui un regard, une présence, peut-être des bras dans lesquels se réfugier.

À ce moment-là, il ne découvre pas seulement la peur, la douleur ou la tristesse. Il fait aussi l'expérience de ce qui se passe dans la relation lorsque cette émotion apparaît. Quelqu'un vient-il lorsqu'il a peur ? Peut-il être consolé sans avoir le sentiment d'en demander trop ? Une colère peut-elle être accueillie sans que le lien devienne menaçant ?

Ces expériences ne déterminent évidemment pas la personne qu'il deviendra. Elles participent cependant, parmi beaucoup d'autres choses, à son apprentissage émotionnel. Bien avant de pouvoir mettre des mots précis sur ce qu'il ressent, l'enfant commence ainsi à découvrir ce qui peut être exprimé, ce qui semble plus difficile à montrer et la manière dont il peut retrouver un sentiment de sécurité lorsqu'une émotion devient intense.

Avant de pouvoir s'apaiser seul, l'enfant s'apaise souvent avec quelqu'un

Un jeune enfant ne dispose pas encore des ressources d'un adulte pour comprendre ce qui lui arrive et retrouver seul son calme lorsqu'une émotion devient forte. Il cherche naturellement une proximité, une voix familière, un contact. Au fil de ces expériences, il apprend peu à peu qu'un état émotionnel peut monter, devenir intense, puis redescendre.

Les travaux sur l'attachement ont largement contribué à éclairer ce processus. Lorsque l'enfant peut suffisamment souvent trouver auprès d'un adulte une présence disponible et relativement prévisible, il construit peu à peu une forme de sécurité qui lui permet de revenir vers l'autre lorsqu'il en a besoin, puis de repartir explorer lorsque la situation redevient suffisamment sûre.

Cela ne suppose ni un parent parfait ni une disponibilité permanente. Un enfant peut être frustré, attendre, être déçu ou se mettre en colère. Ce qui compte aussi, c'est de pouvoir découvrir que ces moments ne détruisent pas nécessairement la relation et qu'après une tension, une peur ou une séparation, le contact peut être retrouvé.

La recherche retrouve d'ailleurs des associations entre un attachement plus sécurisant et certaines capacités de régulation émotionnelle ou de recours au soutien chez l'enfant. Derrière ces résultats se trouve une expérience très humaine : lorsque quelque chose devient difficile pour moi, puis-je traverser ce que je ressens tout en gardant la possibilité de retrouver l'autre ?

C'est ainsi que, petit à petit, une émotion peut devenir quelque chose que l'on peut vivre, traverser et partager, plutôt qu'une expérience qu'il faudrait absolument faire disparaître ou retenir.

Nous apprenons aussi quelles émotions peuvent trouver une place

En grandissant, l'enfant ne rencontre pas seulement ses propres émotions. Il observe également la façon dont son entourage y répond.

Certains messages sont très explicites : « ne pleure pas », « tu es trop sensible », « tu n'as aucune raison d'avoir peur ». D'autres apprentissages sont plus discrets. Un enfant peut sentir que sa tristesse inquiète beaucoup un parent et commencer peu à peu à moins la montrer. Il peut percevoir qu'un désaccord crée rapidement de la tension ou, au contraire, découvrir qu'il est possible d'être en colère puis de se reparler.

C'est une partie de ce que la psychologie désigne par la socialisation émotionnelle. La manière dont les adultes accueillent les émotions de l'enfant, parlent avec lui de ce qu'il ressent et vivent eux-mêmes leurs propres émotions participe à son apprentissage.

Pour autant, l'enfant ne reçoit pas passivement ce qui lui est transmis. Son tempérament et sa sensibilité comptent aussi, tout comme l'école, les autres adultes qu'il rencontre, ses relations, sa culture et les événements qui jalonnent son développement.

Deux enfants élevés dans une même famille peuvent ainsi construire un rapport très différent à leurs émotions.

Il serait donc trop simple de penser que les parents déterminent directement la manière dont leur enfant vivra ses émotions plus tard. Il s'agit plutôt d'une histoire qui se construit progressivement, dans la rencontre entre une personne, son entourage et ce qu'elle traverse.

Ce qui a été appris peut rester familier longtemps

Avec le temps, certaines façons de vivre nos émotions deviennent si habituelles que nous ne les percevons presque plus comme des apprentissages.

Une personne peut, par exemple, avoir pris l'habitude de minimiser rapidement ce qui la touche. Quelque chose la blesse ou la déçoit, mais presque aussitôt une pensée apparaît : « ce n'est pas si grave ». Une autre peut être devenue très autonome et se sentir beaucoup plus à l'aise lorsqu'elle soutient les autres que lorsqu'elle doit elle-même demander de l'aide.

Ces façons d'être ont souvent eu du sens. Elles ont pu aider à traverser certaines situations, à préserver une relation ou à continuer à avancer dans des moments où il n'était pas toujours possible de faire autrement.

Et elles peuvent encore être précieuses aujourd'hui.

Savoir relativiser, être autonome, sentir rapidement ce dont les autres ont besoin ou garder son calme dans des situations difficiles peut être une vraie ressource. La question se pose surtout lorsque l'une de ces réponses devient tellement familière qu'elle semble s'imposer presque toujours, même lorsque le contexte a changé.

Comprendre que ces mouvements ont une histoire peut alors nous permettre de porter un regard un peu plus doux sur nous-mêmes. Ce que nous appelions jusque-là une faiblesse, un défaut ou quelque chose d'incompréhensible peut retrouver une certaine cohérence.

Cela ne signifie pas que nous devons rester enfermés dans cette manière de faire. Cela signifie simplement qu'elle ne s'est pas construite sans raison.

Comprendre son histoire sans tout expliquer par elle

Lorsque certaines réactions se répètent ou semblent particulièrement intenses, revenir à l'enfance peut parfois apporter du sens. Mais cette histoire ne suffit jamais à comprendre entièrement ce qui se passe aujourd'hui.

Si une personne ressent beaucoup d'insécurité lorsque son partenaire prend de la distance, certaines expériences anciennes peuvent rendre cette situation particulièrement sensible. Pourtant, la relation actuelle mérite aussi d'être regardée pour elle-même. La personne avec laquelle elle vit est-elle disponible ? La communication est-elle claire ? Cette distance est-elle ponctuelle ou fréquente ? Le lien est-il suffisamment sécurisant aujourd'hui ?

Une expérience présente peut rencontrer quelque chose de plus ancien sans être réduite à cela.

C'est peut-être là qu'il devient important de rester ouvert à plusieurs dimensions de l'expérience. Dire « c'est à cause de mon enfance » peut parfois apporter un premier éclairage, mais cela peut aussi devenir trop étroit si cette explication fait disparaître ce qui se passe aujourd'hui.

À l'inverse, ne regarder que le présent ferait perdre une partie de ce qui rend certaines situations particulièrement sensibles pour nous.

Notre histoire peut donc nous aider à comprendre pourquoi quelque chose nous touche d'une certaine manière, tandis que le présent nous renseigne sur ce que nous sommes réellement en train de vivre maintenant.

Mettre du sens pour regarder autrement ce que l'on vit aujourd'hui

Revenir sur certaines expériences de l'enfance ne consiste pas nécessairement à chercher un responsable. Il peut surtout s'agir de retrouver du sens là où, jusque-là, nous avions tendance à nous juger.

« Je suis trop sensible » peut progressivement devenir : « certaines situations me touchent particulièrement, et j'aimerais mieux comprendre ce qui se passe pour moi lorsqu'elles apparaissent ».

De la même manière, « je n'ai besoin de personne » peut ouvrir une autre réflexion sur ce que demander du soutien représente aujourd'hui et sur la place que nous accordons à la confiance, à la proximité ou au fait de pouvoir compter sur quelqu'un.

Ce déplacement peut être précieux, parce qu'il ne cherche pas à remplacer une ancienne étiquette par une nouvelle explication définitive. Il permet plutôt de retrouver davantage de curiosité et parfois un peu plus de bienveillance envers sa propre expérience.

Et cette histoire continue de s'écrire.

Les relations que nous rencontrons à l'âge adulte, les expériences de sécurité que nous pouvons vivre, les changements de contexte ou encore un travail thérapeutique peuvent modifier peu à peu notre manière d'être avec certaines émotions.

Quelqu'un qui a longtemps eu du mal à demander peut découvrir qu'il existe des relations dans lesquelles cette demande peut être accueillie. Une personne qui associait fortement le désaccord au risque de perdre le lien peut, avec le temps, faire l'expérience qu'un désaccord n'empêche pas toujours la relation de continuer.

Ce qui a été appris tôt peut donc rester profondément familier sans être pour autant immuable.

Si vous souhaitez approfondir la manière dont la Gestalt articule ce qui a été vécu et ce qui se passe aujourd'hui, je développe cette question dans Qu'est-ce que la Gestalt-thérapie ?.

Ce que notre enfance peut nous aider à comprendre

Nos premières relations participent à notre apprentissage émotionnel. Elles peuvent nous avoir aidés à découvrir qu'une émotion difficile peut être partagée et traversée avec quelqu'un, ou nous avoir conduits à retenir davantage certaines choses, à devenir très autonomes ou à nous adapter rapidement à ce qui se passait autour de nous.

Ces expériences comptent, mais elles ne racontent pas seules la personne que nous sommes devenue. Notre tempérament, les relations rencontrées ensuite, notre environnement, notre culture et ce que nous vivons aujourd'hui continuent eux aussi à transformer notre manière d'être avec nos émotions.

Comprendre cette histoire peut alors devenir moins une recherche d'explication définitive qu'une manière de mieux nous rencontrer aujourd'hui.

La question n'est peut-être plus seulement : « Pourquoi suis-je comme cela ? »

Elle peut devenir :

« Qu'est-ce que ce que j'ai vécu m'aide à comprendre de ce que je ressens aujourd'hui, et comment puis-je accueillir cela avec un peu plus de justesse pour moi ? »

Sources et repères

Cooke, J. E. et al. (2019). Parent-child attachment and children's experience and regulation of emotion: A meta-analytic review. Emotion, 19(6), 1103-1126.

Morris, A. S. et al. (2007). The Role of the Family Context in the Development of Emotion Regulation. Social Development, 16(2), 361-388.

Eilert, D. W. et Buchheim, A. (2023). Attachment-Related Differences in Emotion Regulation in Adults: A Systematic Review on Attachment Representations. Brain Sciences, 13(6), 884.

Bowlby, J. et Ainsworth, M. D. S. Travaux fondateurs sur l'attachement et la notion de base de sécurité.

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