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Peur du regard des autres : pourquoi ai-je si peur d’être jugé ?

Guillaume Siegler
16 sept.
9 min de lecture

Dernière mise à jour : 27 sept.

Le regard des autres n'est pas toujours difficile parce qu'il est hostile. Il peut l'être simplement parce qu'il compte. Nous voulons être compris, appréciés, reconnus, et il est naturel d'avoir envie que les personnes importantes pour nous perçoivent quelque chose de juste de ce que nous sommes, de ce que nous essayons de faire ou des choix que nous faisons.

Lorsque ce regard devient incertain, une inquiétude peut pourtant apparaître. Nous pouvons avoir peur de décevoir, de paraître maladroits, de ne pas être à la hauteur ou d'être perçus d'une manière qui ne correspond pas à ce que nous aimerions montrer de nous. Rien de cela n'est étrange : nous vivons avec les autres, nous nous construisons aussi dans la relation, et leur regard participe nécessairement à notre expérience.

Ce qui peut devenir plus difficile, c'est lorsque quelque chose se déplace peu à peu. Au lieu que le regard de l'autre reste une information parmi d'autres, il devient progressivement le point depuis lequel nous commençons à nous observer nous-mêmes. Avant de parler, nous imaginons déjà comment nous allons être perçus. Pendant que nous parlons, une partie de notre attention surveille la réaction de l'autre. Une fois la conversation terminée, nous pouvons encore nous demander si nous avons donné la bonne impression.

À force de chercher à savoir comment nous sommes vus, une autre question risque alors de devenir moins accessible : comment est-ce que je me vois, moi, dans cette situation ?

C'est peut-être là que la peur du regard des autres devient réellement coûteuse. Non pas parce que les autres ont un avis sur nous, mais parce que leur avis, ou parfois celui que nous leur prêtons, commence à prendre davantage de place que le nôtre.

Quand le regard de l'autre devient un miroir

Imaginez que vous soyez en train de parler et que la personne en face de vous reste silencieuse un peu plus longtemps que prévu. Vous observez son visage, sa posture, sa manière de répondre, et quelque chose vous semble différent. Très vite, une interprétation peut apparaître : elle n'est pas convaincue, vous avez dit quelque chose qu'il ne fallait pas dire, elle vous trouve peut-être maladroit ou inintéressant.

Le malaise que vous ressentez peut être parfaitement réel. Ce qui reste beaucoup moins certain, en revanche, c'est ce que pense réellement l'autre à cet instant.

Entre ce que nous percevons et le sens que nous lui donnons, il existe souvent un espace que nous remplissons nous-mêmes. Un silence peut devenir du désaccord, une expression plus fermée être vécue comme du rejet, et une remarque sur quelque chose que nous avons fait peut rapidement être entendue comme un jugement beaucoup plus large sur ce que nous sommes.

Lorsque nous sommes particulièrement sensibles au regard extérieur, il peut être difficile de laisser cet espace ouvert. Nous cherchons rapidement une explication, parfois avant même que l'autre nous ait réellement donné une information, et ce que nous craignons déjà peut alors colorer la manière dont nous interprétons la situation.

Peu à peu, nous ne sommes plus seulement attentifs à la personne en face de nous. Nous commençons également à nous regarder à travers ce que nous imaginons qu'elle voit. Cette surveillance peut rester discrète : nous contrôlons davantage notre voix, nos mots, notre posture, notre manière de rire ou la place que nous prenons. Une partie de nous continue à participer à la relation pendant qu'une autre essaie presque de l'observer depuis l'extérieur.

Les recherches sur l'anxiété sociale se sont notamment intéressées à cette attention centrée sur la manière dont nous pensons apparaître aux autres. Cela ne signifie évidemment pas que toute personne attentive à son image souffre d'un trouble anxieux. Nous nous demandons tous, à certains moments, comment nous sommes perçus. La difficulté apparaît davantage lorsque cette préoccupation prend suffisamment de place pour nous éloigner de ce que nous sommes réellement en train de vivre.

Nous avons besoin du regard des autres

Face à cette peur, on entend parfois qu'il faudrait apprendre à ne plus se soucier de ce que pensent les autres. Pourtant, je ne suis pas certain que ce soit réellement l'enjeu.

Nous nous construisons aussi dans la relation. Être vu, reconnu, compris ou encouragé compte. Le regard d'une personne qui nous connaît bien peut nous aider à découvrir quelque chose que nous ne percevions pas encore. Une remarque peut nous permettre de nous ajuster, et une reconnaissance peut parfois rendre visible une qualité ou une capacité que nous avions du mal à identifier nous-mêmes.

Le regard extérieur n'est donc pas l'ennemi. Nous pouvons souhaiter que les personnes auxquelles nous tenons apprécient certains de nos choix, comprennent notre intention ou nous voient d'une manière qui nous semble juste. Vouloir être aimé, reconnu ou considéré ne signifie pas automatiquement manquer de confiance en soi.

Ce qui devient plus difficile, c'est lorsque ce regard acquiert progressivement une autorité que nous ne nous accordons plus à nous-mêmes. Une critique n'est alors plus simplement quelque chose à entendre et à examiner, elle devient un verdict. Un compliment peut apporter momentanément du soulagement, mais ce soulagement disparaît vite et doit être renouvelé. Une personne désapprouve notre décision et, presque aussitôt, nous ne savons plus très bien ce que nous pensions nous-mêmes quelques minutes auparavant.

C'est ici que cette question rejoint naturellement celle de l'estime et de la confiance en soi. Il ne s'agit pas de devenir suffisamment sûr de soi pour ne plus avoir besoin de personne. Il s'agit plutôt de continuer à faire partie des personnes que nous consultons lorsqu'il s'agit de savoir ce que nous pensons, ce que nous ressentons ou ce qui nous semble juste.

Le regard de l'autre peut alors continuer à compter sans devenir le seul miroir dans lequel nous cherchons notre image.

À force de se regarder de l'extérieur, quelque chose peut se rétrécir

La peur d'être jugé ne conduit pas nécessairement à éviter toute relation ou toute situation sociale. Elle peut agir d'une manière beaucoup plus discrète, en modifiant progressivement la façon dont nous nous comportons.

Nous continuons à parler, à travailler, à rencontrer des personnes ou à prendre des décisions, mais nous intervenons peut-être un peu moins dans une conversation, nous reformulons une idée avant même de l'avoir exprimée, nous renonçons à une proposition parce que nous craignons qu'elle soit mal reçue, ou nous disons oui alors qu'une partie de nous aurait voulu dire non.

Pris séparément, chacun de ces mouvements peut sembler anodin. Il est d'ailleurs parfois parfaitement ajusté de tenir compte de l'autre, de choisir de ne pas s'exposer ou de modifier sa manière de communiquer. Mais lorsque le même mouvement se répète presque toujours dans le même sens, quelque chose peut progressivement se rétrécir.

Nous ne cherchons plus seulement à éviter le jugement. Nous pouvons aussi renoncer à certaines possibilités de nous montrer, d'essayer, de nous tromper, de dire ce que nous pensons ou simplement de découvrir comment l'autre aurait réellement réagi si nous avions pris un peu plus notre place.

Et cette surveillance ne s'arrête pas forcément lorsque la situation se termine. Une fois rentrés chez nous, nous pouvons repenser à une phrase, tenter de retrouver une expression sur le visage de l'autre ou nous demander si nous avons trop parlé, pas assez parlé, donné une mauvaise impression ou laissé paraître quelque chose que nous aurions préféré cacher.

Réfléchir à une interaction peut être utile. Cela nous permet parfois de comprendre ce qui s'est passé, de reconnaître une maladresse ou de réfléchir à une autre manière d'agir la prochaine fois. Mais la réflexion peut aussi se mettre à tourner en boucle lorsqu'elle cherche une certitude qu'elle ne peut pas obtenir : qu'est-ce que l'autre pense vraiment de moi ?

Les recherches sur la rumination après des situations sociales décrivent ce type de mouvement répétitif chez certaines personnes présentant une anxiété sociale. Là encore, il ne s'agit pas de considérer comme pathologique le fait de repenser à une conversation. Ce qui importe davantage est la place que cela prend et la manière dont cette inquiétude finit, ou non, par limiter notre liberté d'être dans la relation.

Car à force d'essayer de sécuriser la manière dont nous sommes vus, nous pouvons devenir moins disponibles pour vivre la relation elle-même.

Un jugement n'est pas une définition

Une personne peut ne pas apprécier une idée que nous exprimons, être déçue par une décision que nous avons prise, penser que nous nous sommes trompés ou même ne pas nous apprécier. Toutes ces expériences peuvent être douloureuses, surtout lorsque la relation compte, mais elles ne disent pas toutes la même chose et ne constituent pas nécessairement une définition de ce que nous sommes.

Lorsque nous sommes très sensibles au jugement, les différents niveaux peuvent facilement se confondre. « Il n'aime pas mon idée » peut devenir intérieurement « il me trouve inintéressant ». « Elle est déçue par ma décision » peut se transformer en « je l'ai déçue en tant que personne ». Et « j'ai fait quelque chose de maladroit » peut rapidement devenir « je suis quelqu'un de maladroit ».

Ce qui était au départ une appréciation portant sur une situation s'étend alors à toute notre personne.

Pour autant, retrouver davantage de liberté ne signifie pas rejeter systématiquement ce que les autres pensent de nous. Certaines critiques sont pertinentes. Certaines personnes peuvent percevoir quelque chose que nous n'avions pas vu. Nous pouvons nous tromper, blesser quelqu'un ou avoir besoin de revoir notre manière d'agir. À l'inverse, certains jugements peuvent aussi être injustes, réducteurs ou blessants.

L'enjeu n'est donc pas de décider que notre regard serait toujours juste et celui des autres toujours faux. Il peut plutôt s'agir d'apprendre à différencier ce que l'autre nous a réellement dit, ce que nous imaginons qu'il pense et ce que cette situation commence immédiatement à raconter sur nous dans notre propre regard.

Cette distinction ne fait pas forcément disparaître la peur ou la blessure, mais elle peut éviter qu'un jugement, réel ou supposé, devienne aussitôt une définition.

Retrouver une place pour son propre regard

Se libérer du regard des autres ne signifie donc probablement pas devenir indifférent. Il s'agit davantage de remettre plusieurs regards dans la relation : celui de l'autre, bien sûr, mais aussi le nôtre.

Une personne peut être en désaccord avec nous et son désaccord mérite parfois d'être entendu. Nous pouvons nous interroger, reconnaître ce qui nous paraît juste dans ce qu'elle dit et même changer d'avis. Mais nous pouvons aussi ne pas être d'accord avec la manière dont elle nous voit, ou simplement avoir besoin de temps avant de savoir ce que nous pensons de son regard.

Lorsque la peur du jugement prend beaucoup de place, cette possibilité devient parfois difficile. Nous donnons à l'autre une autorité sur nous que nous ne nous accordons plus nous-mêmes.

Dans un travail en Gestalt, ce mouvement peut être observé très concrètement, notamment parce qu'il peut aussi apparaître dans la relation thérapeutique. Un silence dure quelques secondes de plus, une question surprend, une expression du visage est difficile à interpréter, et une pensée peut surgir presque immédiatement : « Qu'est-ce qu'il pense de moi ? »

Ce moment peut devenir intéressant, non parce qu'il faudrait rapidement trouver son origine ou convaincre la personne qu'elle se trompe, mais parce qu'il permet de regarder ensemble ce qui est en train de se passer. Qu'avez-vous réellement perçu ? Qu'avez-vous imaginé à partir de cela ? Qu'avez-vous ressenti ? Et qu'est-ce que cette interprétation a changé dans votre manière d'être présent, de parler ou dans ce que vous étiez sur le point de dire ?

Peu à peu, une autre question peut alors devenir accessible : où suis-je passé, moi, pendant ce moment ?

Lorsque toute notre attention se tourne vers ce que l'autre pense de nous, notre propre expérience peut en effet devenir momentanément beaucoup moins présente. Le travail ne consiste pourtant pas à remplacer le regard de l'autre par le sien, comme s'il fallait décider lequel devait avoir raison. Il peut plutôt permettre de rester en relation avec l'autre sans disparaître soi-même de la relation.

Je peux avoir peur d'être jugé et continuer à entendre ce que je pense. Je peux sentir la déception de quelqu'un et rester suffisamment en contact avec ce que je ressens. Je peux recevoir une critique et prendre le temps d'examiner ce qu'elle signifie pour moi avant d'en faire une vérité sur ma personne.

À mesure que cette distinction devient plus accessible, un peu plus d'espace peut apparaître entre ce que nous percevons dans le regard extérieur et la manière dont nous choisissons de nous regarder nous-mêmes.

Le regard des autres continuera probablement à compter. Il pourra encore nous rassurer, nous toucher, nous remettre en question ou parfois nous blesser. Le changement n'est pas de faire disparaître son importance, mais peut-être de ne plus lui abandonner toute la place.

Parce qu'un autre peut avoir un regard sur nous sans pour autant devenir celui qui nous définit.

La question finit alors par se déplacer. Il ne s'agit plus seulement de chercher comment faire pour que les autres ne nous jugent plus, ce qui serait de toute façon impossible. Elle peut devenir : « Puis-je continuer à rester en lien avec moi-même lorsque je ne maîtrise pas complètement la manière dont les autres me regardent ? »

C'est peut-être là que quelque chose commence à changer : non lorsque le regard extérieur cesse de compter, mais lorsque notre propre regard retrouve lui aussi une place suffisamment vivante dans la relation.

Repères et sources

Assurance Maladie. Comprendre les troubles anxieux de l'adulte. Repères sur la phobie sociale et la peur du regard et du jugement d'autrui.

Edgar, E. V., Richards, A., Castagna, P. J., Bloch, M. H. et Crowley, M. J. (2024). Post-event rumination and social anxiety: a systematic review and meta-analysis. Journal of Psychiatric Research, 173, 87-97.

Mor, N. et Winquist, J. (2002). Self-focused attention and negative affect: a meta-analysis. Psychological Bulletin, 128(4), 638-662.

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