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Femme assise au bord d’un lac regardant un homme s’éloigner, évoquant la peur de l’abandon dans une relation.

Peur de l’abandon et du rejet : pourquoi peut-on s’accrocher… ou fuir quand une relation compte ?

Guillaume Siegler
1 sept.
10 min de lecture

Dernière mise à jour : 27 sept.

Il ou elle répond un peu moins vite que d'habitude. Quelques heures passent, rien n'a été dit et rien n'a officiellement changé, mais quelque chose commence déjà à inquiéter. Vous relisez les derniers messages, cherchez un changement de ton, une phrase que vous auriez pu mal formuler ou un signe qui expliquerait cette distance inhabituelle.

Pour d'autres, le mouvement semble presque inverse. La relation se passe bien, l'autre est présent et quelque chose pourrait réellement se construire. Pourtant, à mesure que le lien devient plus important, un doute apparaît. L'envie de prendre de la distance se fait sentir, parfois sans que l'on sache vraiment pourquoi.

Et puis il existe ces relations dont on sait qu'elles ne nous conviennent plus, mais qu'il reste pourtant très difficile de quitter. Quelque chose nous retient, alors même qu'une autre partie de nous sait que nous souffrons.

S'accrocher, repousser, s'éloigner ou ne pas réussir à partir peuvent sembler être des mouvements très différents. Pourtant, lorsqu'une relation compte profondément, ils peuvent parfois rencontrer une même question : comment rester suffisamment en sécurité dans un lien qui nous rend aussi vulnérable à la perte ?

Avoir peur de perdre quelqu'un n'a rien d'anormal. S'attacher signifie justement qu'une personne prend une place dans notre vie. La difficulté apparaît davantage lorsque cette peur commence à organiser une grande partie de notre manière d'être en relation, au point que nous ne savons plus très bien si nous agissons à partir de ce que nous désirons ou essentiellement pour éviter d'être quittés, rejetés ou trop exposés.

Quand quelqu'un compte, la séparation devient possible aussi

Les travaux de John Bowlby sur l'attachement, puis ceux de Mary Ainsworth, ont profondément contribué à comprendre combien le lien affectif participe au développement d'un sentiment de sécurité.

L'enfant ne recherche pas seulement la proximité d'une figure d'attachement. Lorsque cette relation est suffisamment sécurisante, elle peut aussi devenir une base à partir de laquelle il explore son environnement, s'éloigne un peu, puis revient chercher du réconfort ou de la proximité lorsqu'il en ressent le besoin.

Les observations de Mary Ainsworth ont notamment montré combien les moments de séparation et de retrouvailles peuvent révéler quelque chose de cette sécurité relationnelle. Un enfant peut protester lorsqu'une personne importante s'éloigne. Il peut ressentir de la frustration, de la tristesse ou de l'inquiétude. La sécurité ne signifie donc pas que la séparation devient indifférente.

Ce qui compte davantage, c'est que l'expérience répétée du lien puisse progressivement permettre de vivre qu'une absence momentanée ne signifie pas nécessairement une disparition du lien. L'autre peut s'éloigner et revenir. La relation peut supporter une séparation, puis des retrouvailles.

Il ne s'agit évidemment pas de provoquer de la frustration ou de la séparation pour apprendre à aimer. Mais dans le développement ordinaire d'une relation, il existe nécessairement des moments de proximité et des moments d'éloignement.

Quelque chose de cela reste présent dans nos relations adultes.

Aimer quelqu'un ne signifie pas être constamment ensemble, disponible ou parfaitement accordé. Il y aura des moments où l'autre aura besoin d'être seul, sera absorbé par autre chose, pensera différemment ou ne pourra pas répondre au moment où nous l'aurions souhaité.

Une relation suffisamment sécurisante n'est donc pas une relation sans distance.

Elle est peut-être davantage une relation dans laquelle la distance peut exister sans signifier immédiatement que le lien est en train de disparaître.

Que signifie prendre de la distance, et qu'est-ce qu'une juste distance ?

Lorsque nous parlons de distance dans une relation, nous pouvons facilement imaginer quelqu'un qui part, qui devient froid ou qui cesse de répondre. Pourtant, la distance peut prendre des formes beaucoup plus ordinaires.

Elle peut être le besoin de passer une soirée seul, de ne pas répondre immédiatement à un message, d'avoir des activités sans l'autre, de réfléchir avant de parler, de garder certaines amitiés, de ne pas partager chaque pensée ou tout simplement de disposer d'un espace personnel.

Cette distance n'est pas nécessairement l'opposé de l'amour ou de l'engagement. Elle peut au contraire permettre à chacun de continuer à exister comme une personne entière à l'intérieur de la relation.

Mais il n'existe pas une distance idéale qui conviendrait à tous.

Ce qui permet à l'un de respirer peut être vécu par l'autre comme une absence importante. Ce qui rassure une personne peut donner à une autre le sentiment d'être envahie.

La juste distance ne se mesure donc probablement pas en nombre de messages, d'heures passées ensemble ou de jours séparés. Elle se construit dans la rencontre entre deux personnes, avec leurs besoins, leurs limites, leurs histoires et la manière dont elles parviennent à parler de ce qui leur convient ou leur manque.

Une personne peut avoir besoin de beaucoup de proximité sans que cela soit nécessairement problématique. Une autre peut avoir besoin de davantage d'espace sans que cela signifie qu'elle aime moins.

La difficulté apparaît lorsque la distance de l'autre prend immédiatement une signification beaucoup plus grande que ce qui est réellement en train de se passer.

Votre partenaire dit par exemple : « Ce soir, j'ai besoin d'être seul. »

Et quelque chose en vous entend presque : « Je ne veux plus être avec toi. »

Un message reste sans réponse et la pensée arrive : « Il s'éloigne. »

Une conversation se termine avec un peu moins de chaleur que d'habitude et la peur murmure déjà : « Quelque chose a changé. »

Peut-être que quelque chose a effectivement changé. Il ne s'agit pas de considérer toute inquiétude comme imaginaire.

Mais il existe parfois un espace entre ce qui se passe réellement dans la relation et ce que cette distance commence à signifier pour nous.

Pouvoir retrouver cet espace peut devenir important.

La question n'est alors pas seulement : « Est-ce qu'il ou elle s'éloigne ? »

Elle peut aussi devenir : « Que vient représenter cette distance pour moi, et de quoi ai-je besoin pour pouvoir la vivre sans perdre immédiatement le sentiment du lien ? »

S'accrocher, repousser ou s'éloigner pour retrouver de la sécurité

Lorsque la distance devient inquiétante, nous pouvons naturellement chercher à nous rapprocher.

Nous envoyons un nouveau message. Nous cherchons à être rassurés. Nous faisons davantage d'efforts. Nous évitons peut-être un désaccord parce que nous craignons que l'autre s'éloigne si nous exprimons ce que nous pensons réellement.

Parfois, nous nous adaptons tellement au lien que notre propre place devient de moins en moins visible.

Il peut devenir difficile de dire non, de poser une limite ou simplement de reconnaître que quelque chose ne nous convient pas, parce qu'une autre inquiétude apparaît immédiatement : « Et si l'autre partait à cause de moi ? »

Mais ce n'est pas le seul mouvement possible.

Pour certaines personnes, c'est la proximité elle-même qui finit par devenir inquiétante.

La relation devient importante. L'autre parle d'avenir. Il se rapproche émotionnellement. Et soudain apparaissent des doutes, une envie d'air ou la sensation d'être moins certain de ses sentiments.

Cela peut bien sûr signifier que la relation ne convient pas. Une envie de partir n'est pas automatiquement la manifestation d'une peur cachée de l'engagement.

Mais il peut aussi être intéressant de regarder ce qui se passe lorsque quelqu'un commence véritablement à compter.

Car plus une relation devient importante, plus elle nous expose aussi à la possibilité de perdre quelque chose.

Prendre de la distance peut alors être une manière de diminuer cette vulnérabilité. Si je ne m'engage pas complètement, peut-être serai-je moins atteint si la relation s'arrête. Si je pars avant que l'autre ne puisse me quitter, je garde peut-être davantage le sentiment de contrôler ce qui se passe.

Et entre s'accrocher et partir, il existe encore un autre mouvement : repousser.

Nous pouvons rester dans la relation tout en créant davantage de distance. Devenir plus froid, plus critique, moins disponible. Provoquer une dispute. Tester l'autre. Lui demander de se rapprocher puis, lorsqu'il le fait, sentir que cela devient soudain trop proche.

Vu de l'extérieur, ces mouvements peuvent sembler incohérents.

« Reste près de moi. »

Puis presque aussitôt :

« Pas aussi près. »

Les travaux contemporains sur l'attachement adulte décrivent notamment des différences dans la manière dont nous réagissons aux menaces relationnelles, à la proximité et à la dépendance. Mais il me semble plus utile de regarder ces mouvements comme des expériences que comme des catégories dans lesquelles enfermer les personnes.

Une même personne peut d'ailleurs s'accrocher dans une relation et prendre beaucoup de distance dans une autre. Elle peut aussi passer d'un mouvement à l'autre au sein du même lien.

La question peut alors devenir moins : « Quel est mon style d'attachement ? »

Et davantage :

« Que se passe-t-il pour moi lorsque l'autre s'éloigne ? Et que se passe-t-il lorsqu'il se rapproche vraiment ? »

Pourquoi peut-il être si difficile de partir ?

Nous pouvons parfois savoir qu'une relation ne nous convient plus et pourtant ne pas réussir à partir.

Cela peut sembler incompréhensible, y compris pour nous-mêmes.

Mais quitter quelqu'un ne consiste pas uniquement à prendre une décision logique sur la qualité d'une relation.

Une séparation peut signifier perdre une personne, mais aussi un quotidien, une présence familière, des habitudes, des projets, un cercle relationnel, une place dans la vie de quelqu'un ou une représentation de l'avenir que nous avions commencé à construire.

Il peut également être difficile de renoncer à l'espoir que quelque chose change.

Nous pouvons savoir que nous souffrons et continuer à attendre le moment où l'autre comprendra, où la relation redeviendra ce qu'elle était ou ce que nous avions imaginé qu'elle pourrait devenir.

La peur d'être seul peut aussi compter, tout comme l'incertitude de ce qui viendra après.

Cela ne signifie pas qu'il faudrait rester dans une relation qui ne nous convient plus. Cela permet simplement de reconnaître que savoir qu'il faudrait partir et être intérieurement prêt à le faire ne sont pas toujours deux mouvements simultanés.

Même après une séparation, le lien ne disparaît pas nécessairement au moment où la relation se termine.

Nous pouvons regarder si l'autre a écrit, avoir envie de reprendre contact, nous demander ce qu'il fait ou imaginer qu'une amitié serait possible alors qu'une partie de nous espère encore autre chose.

Le détachement peut avoir besoin de temps.

Et parfois, il peut être plus doux envers soi-même de reconnaître ce temps plutôt que de se demander pourquoi nous ne sommes pas déjà passés à autre chose.

Notre manière d'être en lien a une histoire, sans être une condamnation

Nos premières relations peuvent participer à ce que nous avons appris de la proximité, de la séparation, du réconfort et de la confiance.

Mais elles ne suffisent pas à expliquer à elles seules notre manière d'aimer à l'âge adulte.

Une rupture importante, une infidélité, un deuil, une relation marquée par le rejet ou une période de grande insécurité peuvent modifier notre manière d'entrer ensuite dans un lien.

À l'inverse, certaines relations peuvent nous permettre de vivre quelque chose de différent.

Découvrir qu'un désaccord ne provoque pas nécessairement une rupture. Que nous pouvons demander de l'espace sans perdre l'autre. Que quelqu'un peut être en colère et revenir ensuite dans la relation. Ou encore qu'il est possible d'être aimé tout en restant distinct.

La sécurité relationnelle ne se construit donc pas une fois pour toutes.

Elle peut continuer à évoluer au fil des expériences et des liens que nous rencontrons.

Notre histoire peut nous aider à comprendre certaines sensibilités. Elle n'a pas à devenir une définition définitive de notre manière d'aimer.

En Gestalt, regarder ce qui se passe entre proximité et distance

Dans le travail en Gestalt, il ne s'agit pas nécessairement de chercher immédiatement pourquoi une personne a peur de l'abandon ou de lui attribuer un style relationnel.

Nous pouvons commencer par regarder ce qui se passe concrètement pour elle lorsque le lien devient important.

À quel moment la distance commence-t-elle à inquiéter ?

Que se passe-t-il dans votre corps lorsque l'autre tarde à répondre, demande de l'espace ou semble moins disponible ?

Quelles pensées apparaissent ?

Et lorsqu'une personne se rapproche véritablement de vous, que remarquez-vous ? Est-ce agréable, rassurant, envahissant, inquiétant ? À quel moment apparaît l'envie de retenir, de repousser ou de partir ?

Ces mouvements ne sont pas nécessairement des erreurs à corriger.

Ils ont souvent cherché à protéger quelque chose.

S'accrocher peut être une tentative de préserver le lien. S'éloigner peut permettre de retrouver une sensation d'espace ou de contrôle. Repousser peut devenir une manière de rendre la proximité plus supportable.

Le travail consiste moins à juger ces mouvements qu'à devenir progressivement capable de les reconnaître lorsqu'ils apparaissent.

Car lorsqu'une réaction devient automatique, nous avons peu de possibilités.

Un silence provoque immédiatement plusieurs messages. Une proximité entraîne presque aussitôt une prise de distance. Un désaccord conduit à s'effacer ou, au contraire, à rompre brutalement.

À mesure que ce qui se passe devient plus perceptible, un espace différent peut apparaître.

Puis-je ressentir l'inquiétude sans devoir immédiatement vérifier que l'autre est toujours là ?

Puis-je exprimer mon besoin de proximité sans essayer de contrôler l'autre ?

Puis-je prendre de la distance sans utiliser cette distance pour punir, disparaître ou mettre fin au lien ?

Et puis-je rester proche sans avoir à m'effacer pour préserver la relation ?

Parce que la séance thérapeutique est elle aussi une relation, certaines de ces manières de nous rapprocher ou de nous protéger peuvent parfois apparaître dans le lien avec le thérapeute.

Un silence peut devenir inconfortable. Une remarque peut faire craindre d'avoir déçu. Une absence, des vacances ou une limite du cadre peuvent venir toucher quelque chose de la séparation.

Il ne s'agit pas de provoquer ces expériences, mais lorsqu'elles apparaissent, elles peuvent être regardées ensemble.

Ce qui se passe dans la relation thérapeutique peut alors permettre de mieux comprendre, dans le présent, quelque chose qui se joue également ailleurs.

Retrouver davantage de liberté dans le lien

L'objectif n'est probablement pas de ne plus jamais avoir peur de perdre quelqu'un.

Lorsqu'une personne compte, sa perte possible peut nous toucher. La distance peut parfois nous manquer, nous frustrer ou nous inquiéter. Et certaines séparations resteront douloureuses.

Il ne s'agit pas non plus de devenir parfaitement autonome, comme si nous pouvions vivre sans avoir besoin des autres.

Nous avons besoin de liens, de proximité, de présence et de reconnaissance.

La question est plutôt de savoir si nous pouvons peu à peu rester nous-mêmes à l'intérieur de ces liens.

Pouvoir demander sans devoir contrôler. Se rapprocher sans se perdre. Prendre de la distance sans faire disparaître l'autre. Supporter qu'une personne importante ne soit pas disponible à chaque instant. Et parfois laisser une relation se terminer lorsqu'elle ne nous convient plus.

La sécurité ne consiste peut-être pas à être certain que personne ne partira jamais.

Elle peut davantage ressembler à la possibilité de sentir qu'un lien peut supporter une certaine distance, qu'une séparation momentanée n'est pas toujours un abandon et que nous pouvons continuer à exister, même lorsque l'autre n'est pas immédiatement là.

L'enjeu n'est peut-être pas de ne plus avoir peur de perdre quelqu'un, mais de pouvoir aimer, choisir, rester ou partir sans que cette peur décide systématiquement à notre place.

Sources et repères

Bowlby, J. Attachment and Loss. Travaux fondateurs sur l'attachement, la séparation et la sécurité affective.

Ainsworth, M. D. S. et al. Patterns of Attachment. Travaux sur les comportements d'attachement, l'exploration, la séparation et les retrouvailles.

Fraley, R. C., Gillath, O. et Deboeck, P. R. Travaux sur l'évolution des orientations d'attachement au cours de la vie et en fonction des expériences relationnelles.

Mishra, M. et Allen, M. S. Travaux sur la sensibilité au rejet et les relations amoureuses.

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